Forum roleplay (étrange/science-fiction)
 

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 Free your mind and your ass will follow [Nathan]

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MessageSujet: Free your mind and your ass will follow [Nathan]   Sam 7 Jan - 17:02

« Voici le batacuda, c’est brésilien ! J’adoore le brésil. C’est torride ! »


Je rêve où elle vient de dire « batacuda » ? Seigneur dans quoi est-ce que j’ai embarqué mes vieux os…  

Mais c’est un peu trop tard pour reculer, maintenant. Le DVD est lancé, et j’suis déjà en tenue de gym fluo sur le tapis du salon. En plus, je suis pratiquement certaine que la voisine du dessous est en train de m’écouter en maudissant le ciel, alors il n’est pas question que je lui fasse ce plaisir juste parce que la blondasse de ‘Zumba Gym Tropiques 4’ est infoutue de prononcer le nom d’une danse latine.

« Maintenant on tourne le bassin. De grands cercles pour s’assouplir. Allez, mes jolies. »


Non, c’est décidé. J’y suis, j’y reste. Quitte à pester contre ma télé et me décrocher la hanche. Heureusement pour moi l’exercice semble avoir démarré sur une musique assez lente, et j’ai le temps d’analyser un peu ce qui se passe dans mon corps entre chaque mouvement. En plus, le canapé est juste derrière, alors si jamais je sens que le claquage me guette, je me laisse tomber dedans, et on en reparle plus.

« Sentez-vous libres… »


Oh, Emeline et ses idées à la con, vraiment… Sentez-vous libres… C’est ma vessie qui va se sentir libre, bientôt. Parce que grâce au ciel je ne suis pas encore incontinente, mais à force de tournicoter comme ça façon roulette de casino, je garantis pas que la force centrifuge ne fera pas partie de l’équation.

Comme disait mon Henri, dans ses dernières années ; l’Homme qui surestime ses sphincters n’est jamais à l’abris d’une grosse déception.

« Oui, comme ça ! Mettez le feu !  Fléchissez... Remontez… En souplesse ! »


Bon, alors, déjà, on arrête de se prendre pour des champions du monde de Hula-hoop, et ça c’est une bonne nouvelle. En revanche, la flexion-extension, je ne la sens pas beaucoup mieux, si vous voulez. Mais je suis un être de volonté, à défaut qu’elle soit bonne ou mauvaise, alors je fais confiance à Davina – avec le recul, peut-être que je me rendrais compte que mon erreur se trouvait là – et je fléchis.

Et quelle flexion !

Autant vous dire que la remontée, on l’attend toujours.

« Oh, sainte mère ! »

La chose se passe somme toute assez rapidement. Arrivée en bas, et avec au cœur le sentiment de mon imminente défaite, j’entends un truc faire un drôle de bruit quelque part au niveau de mes lombaires. Et croyez-moi, à mon âge, un truc qui fait un drôle de bruit au niveau des lombaires, c’est un peu les trompettes de l’apocalypse. Je n’ai même pas le temps de me laisser gracieusement glisser au sol pour rétablir la situation, que la gravité, et la faiblesse musculaire, me cueillent, avec beaucoup d’enthousiasme, mais très peu de dignité.

Je me coule sur le tapis comme un vieux pot de miel qu’on aurait vidé là, dans un vieux bruit un peu mou de chiffon mouillé. Relevant un œil noir sur l’écran de la télévision, j’aperçois Blondasse Brésilienne me faire un grand sourire, juste avant que le caméraman ne se fende d’un magnifique gros plan sur son fessier en ascension. Comme de toute façon je n’ai présentement plus de mobile et fonctionnel que mes bras et mon honneur, je lui fais un gros doigt, la gratifiant d’un « connasse » particulièrement de mauvaise foi.

Elle, imperturbable, se lance dans un petit pas arrière détestablement gracieux.


« Un petit twist, pour s’échauffer. Soyez sensuelles et sexy. »

« Bah écoute, ma grosse, on fait c’qu’on peut. » C’est petit, mais à ma décharge, j’ai vraiment très mal au cul. Bon. « SAYID ?! »

Bon sang j’espère que le gamin n’est pas encore parti pour ses cours de l’après-midi. Parce que si je dois attendre jusqu’à ce soir comme une flaque au milieu du salon…

Pour faire dans la poésie, disons qu’il est probable que je me multiplie.
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MessageSujet: Re: Free your mind and your ass will follow [Nathan]   Dim 5 Fév - 4:43

28 janvier 2017.

« Quelqu'un sait écrire l'arabe ici ? »

La voix forte de Nathan s'élève au-dessus du chahut dans le terminal de l'aéroport international de Philadelphie. Parmi les voyageurs qui se pressent en rangs serrés vers le métro, les bras chargés de bagages, un essaim d'avocats s'affaire de bon matin, regroupés autour de pupitres envahis de documents, de tablettes et d'ordinateurs, ou même assis par terre pour occuper les prises électriques. Tout le monde travaille fébrilement, dans ce curieux sit-in qui prend sous son aile les quelques émigrés au regard fatigué et perdu qui échouent par chance parmi eux.
Nathan lance un second appel en faisant tournoyer son marqueur dans les airs, quelques affiches enroulées sous son bras qui supporte également son ordinateur portable, ouvert sur une pétition plaidant l'habeas corpus pour des réfugiés arrêtés par décret. Une vieille dame voilée trotte à sa rencontre, le visage éclairé par un petit sourire poli aux bords fripés. Il l'accueille chaleureusement, le cœur gonflé de résolution comme la voile hardie d'un bateau au long cours. Ils dénichent un pupitre où Nathan peut déplier une affiche où il a déjà inscrit, au bas, et en grandes lettres capitales :

« VOLUNTEER ATTORNEYS AVAILABLE »

Après concertation, elle serre avec application le marqueur entre ses doigts noueux et, de sa plus belle écriture, traduit l'avertissement mot pour mot sur toute la pancarte. Ravi, Nathan en déroule une deuxième sur la première et sa collègue poursuit docilement sa tâche. Bientôt, ils s'en vont ensemble à travers le terminal et, prêtant son ordinateur à la vieille femme, le jeune avocat crapahute sur les banquettes, délogeant au passage les personnes assises là, d'un sourire courtois, afin de scotcher les affiches en hauteur.
Une fois tous les écriteaux disposés de sorte qu'il soit facile de trouver leur petit comité d'avocats, Nathan remercie amicalement sa complice et récupère son ordinateur pour parcourir les réponses que la presse a faites à ses mails. S'asseyant par terre en tailleur, auprès de ses autres collègues, il parcourt en particulier une liste fournie par Shanti, le détective avec qui il fait depuis toujours affaire, qui présente l'identité des dix-huit Iraniens et Yéménites détenus par la police en ce moment-même, dont un enfant de quelques mois. Ses épaules se soulèvent pour une profonde inspiration, qui porte avec elle tout le poids de l'amertume qu'il avait rassemblé ces derniers jours – il se remet au travail.

La matinée passe au compte-goutte et le soleil se lève timidement en étirant ses rayons à travers les vitres du terminal qu'il colore d'un reflet jaune. Nathan relève la tête de son écran, où la liste des réfugiés arrêtés s'allonge d'heure en heure, et il jette un regard songeur au-dehors. Ça baille autour de lui. Il resserre son écharpe en laine écossaise autour de son cou en réprimant un frisson et considérant la situation, il finit par se relever pour étirer son dos endolori. Refermant son ordinateur sous son bras après avoir envoyé l'avancée de ses travaux à une de ses collègues, il s'enfuit se dégourdir les jambes vers le Macdonald, déculpabilisant à peine en se disant qu'il ramènerait des gobelets de boisson chaude pour tout le monde.
Et puis, au détour de l'escalator qui mène au métro, il croise un visage familier. Il s'arrête et lance un signe enthousiaste vers Dorothy Grant, une petite femme d'une soixantaine d'années aux longs cheveux blonds bien attachés, dont les yeux pétillants lui sourient avec affection derrière les verres de ses lunettes. Elle serre son attaché-case contre son cœur en le rejoignant et ils se rencontrent tous les deux très civilement pour se saluer. Toute de noir et de blanc vêtue, elle est venue observer l'action des troupes avant de rejoindre le tribunal où elle a malheureusement fort à faire pour aujourd'hui. Elle esquisse une petite moue contrite.

« Vous êtes prêt pour le procès de cet après-midi, Nathan ?
Oh, ça ira, procureur Grant, je suis en forme... ! »

Il lui sourit de toutes ses dents, le visage rayonnant, mais elle pince les lèvres avec souci, un regard attentionné posé sur lui.

« Réservez-vous un peu, quand même. Vous savez que nous risquons gros en pénal si vous commettez un impair. Vous êtes ici depuis longtemps ?
Eh bien, voyons, je suis arrivé à six heures... Il est neuf heures. Mais faites-moi confiance, Madame, tout ira bien, vous ne le regretterez pas.
Vous avez intérêt d'être convaincant, leurs avocats me sont déjà tombés dessus en clamant à qui veut l'entendre que nos intentions sont financières...
Ha ! »
Il lance un rire léger, d'une témérité insouciante, et écarte l'objection d'un petit geste rassurant de la main. « Ça, c'était le risque à courir, nous le savions. Mais ils n'ont pas tort, c'est l'heure des comptes pour leur client. Mrs. Butterfield commence à se fatiguer d'entendre dire que son histoire est inventée, il y a presque un an que ça dure, maintenant.
Oui, je sais bien, je sais bien. »
Elle pince encore ses lèvres avec tracas et lève la tête en pensant tristement aux déboires de leur propre cliente. « Cette pauvre femme. »

Il acquiesce doucement, sans mot dire, et son sourire s'étiole doucement, avant qu'il ne plonge sa main dans la poche de son manteau pour y trouver son portefeuille.

« Je vais chercher des cafés pour réveiller les troupes. Vous en voudriez ?
Oh. Eh bien, volontiers.
Dans ce cas, je vous retrouve là-bas ! »

D'un pas vif, il tournoie sur ses pieds, fait glisser ses chaussures italiennes sur le sol carrelé et se sépare du procureur pour s'élancer avec énergie vers le Macdonald. Son portable vibre et il ralentit sa course, coinçant son portefeuille sous son bras avec son ordinateur pour récupérer son téléphone et afficher un message qu'il examine d'un œil inquiet.
Mais ce n'est que son grand-père qui lui adresse de très fiers encouragements depuis Paris, accompagnant un message tapoté maladroitement d'une vieille photographie où il posait, très fringuant, avec sa grand-mère dans un minuscule appartement de la Courneuve qui à l'époque avait été tout nouvellement acquis. Nathan sourit songeusement, avec un très léger pincement au cœur. Ils avaient tous deux migré en France après la seconde guerre mondiale. Son grand-père était Sénégalais, sa grand-mère des Antilles. Aujourd'hui, ils étaient bien vieux et bien affligés de revoir « des tragédies se répéter », quand ils avaient encore le souvenir difficile d'amis juifs dont les visas avaient été rejetés par Roosevelt pendant la Shoah. Et leur propre histoire de migrants noirs n'avait pas été rose non plus. Observant la photo d'un regard opaque, les bras chargés de ses affaires, Nathan s'adosse aux portes du fast-food pour s'y appuyer et les pousser de tout son poids.

Et brusquement la rumeur qui palpitait infatigablement dans le terminal s'est éteinte.

Nathan a un terrible sentiment de vertige. Son pouls s'accélère douloureusement et il sent son cœur qui saute avec violence contre ses côtes, propageant de sa nuque à ses talons une longue et glaciale onde d'angoisse.

Il attrape un peu d'air dans sa gorge et papillonne des paupières pour chasser les lumières intenses qui courent sur ses yeux, paniqué par l'étrange sensation qui s'est emparé de lui. Ses mains tremblent, crispées autour de son téléphone et de son ordinateur et son portefeuille tombe par terre dans un bruit étouffé. Il réalise avec horreur que les portes du Macdonald se sont ouvertes sur une chambre.

Une chambre.

Une chambre au parfum poudreux et aux murs couverts de vieilles tapisseries au goût douteux. Il croise son reflet dans le miroir d'une coiffeuse, face à lui, et il s'étrangle de panique. Sans prêter davantage attention au désordre qui règne là, il fait demi-tour et referme précipitamment la porte derrière lui en y pesant de tout son poids, dans l'espoir de revenir aussi sec au terminal de l'aéroport. Il respire vite et fort.
Mais il ne fait que s'enfermer dans le noir. Instinctivement, sa main qui tient encore son portable tapote contre un mur, près de lui, pour trouver un interrupteur qui fait bientôt de la lumière sur une salle de bain exiguë. Ses yeux s'arrondissent, ses jambes flageolent. Il croit distinguer dans une cabine de douche massive qui côtoie un toilette deux grands plants de cannabis qui semblent y prospérer très glorieusement.

Ses yeux, agrandis de stupeur, se fixent sur eux comme sur une hallucination tout droit sortie d'un cerveau malade. Il se sent prêt à casser tout à coup, comme une ficelle trop tendue qui craque. Ses dents se serrent et il referme ses bras autour de son ordinateur pour l'étreindre contre lui et contenir la brutalité des émotions qui explosent dans sa poitrine. Il se raidit et ravale un sanglot en faisant un effort terrible, comme les enfants. Mais les pleurs montent et finalement, deux grosses larmes se détachent de ses yeux, pendant que ses pensées fusent autour de son souvenir de Yoko et de ce qu'elle avait essayé de lui apprendre du paranormal en échangeant avec lui sur Internet, une fois rentrée chez elle.
Il était en train de devenir complètement cinglé.

D'un seul coup, son cœur l'élance de nouveau et il se fracture. Il s'écroule, se laisse glisser contre la porte de la salle de bains et se recroqueville là, le ventre serré et la gorge pleine de nausées. C'était un cauchemar. Il ne pouvait pas être en train de vivre ça, ce n'était pas possible.
Et son procès ? S'il avait comme Yoko traversé l'Atlantique en une milliseconde, comment allait-il être à l'heure à son procès, cette après-midi là ?
Il relève la tête, l'échine électrisée d'une panique nouvelle, très froide et très lucide, celle-là. Il tremble très fort et, comme frappé par la foudre, il se jette malaisément sur ses pieds et chancelle en rouvrant la porte de la salle de bains. Son pied butte contre son portefeuille et il le ramasse précipitamment, les yeux écarquillés, pareil à un animal aux abois.

En combien de temps on pouvait rejoindre les États-Unis depuis l'Allemagne ? Est-ce qu'il était seulement en Allemagne ? Il devait sortir de cette chambre – de cet endroit, avant d'en croiser les propriétaires.

Tout va très vite dans la tête de Nathan. Il se rue vers la sortie et ouvre la porte sur un couloir, cette fois, où résonne le rythme entêtant d'une leçon d'aérobic, depuis ce qui semble être le salon. Il s'avance, furtivement. Et puis quelque chose le frappe.
C'est du français. La leçon d'aérobic. Elle est en français. Il n'avait peut-être pas atterri en Allemagne, en fin de compte. Quant à ce que cela pouvait bien signifier, il n'a pas vraiment le loisir de s'y attarder.

Il jette un regard prudent dans cet immense salon d'appartement, au plafond si haut et aux meubles rares, esseulés ça et là comme des îlots en peine. Il ne semble y avoir personne.
Il progresse encore, et encore, à petits pas de loup, et il croit reconnaître un vestibule, à sa droite. Il s'y dirige sans bruit, avant qu'un gémissement inattendu ne l'ébranle d'un grand sursaut et ne lui dresse carrément les cheveux sur la tête. Il s'essuie le visage dans sa manche et se retourne, posant son regard sur un petit tas fripé, vert et rose fluo, qui remue faiblement entre le canapé et l'écran de télévision.
C'est une vieille femme. Une dame âgée toute déboîtée par terre, comme une poupée désarticulée sur son tapis. Le cœur de Nathan s'emballe brusquement. D'instinct, il fait un pas vers elle, avant de se souvenir de sa situation. Il cille. Sa voix sort inexplicablement de sa gorge, cabossée et tremblante.

« Je... » Il prend une profonde inspiration. Allez, Nathan. De toute façon, tu ne peux pas t'enfuir comme un vilain en abandonnant là cette pauvre mamie sans savoir si quelqu'un viendrait bientôt la remettre sur ses guibolles. Il s'éclaircit la voix et lève le menton pour se donner de l'assurance en reprenant son vieux français qu'il parlait toujours en compagnie de sa mère. « Ex-excusez-moi, Madame, je... je peux vous donner un coup de main ? »

Tout en finesse, n'est-ce pas...


Dernière édition par Nathan Weathers le Mar 28 Mar - 0:58, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Free your mind and your ass will follow [Nathan]   Sam 11 Fév - 21:14

« Sayid ? C’est toi mon garçon ? » Ma nuque craque désagréablement alors que je m’efforce de tourner la tête, poussant de mes vieilles mains contre le tapis pour soulever mes épaules et permettre le mouvement. Tout ça se fait au ralenti, bien sûr, comme c’est toujours le cas pour les acrobaties des vieilles choses comme moi, et j’ai la désagréable impression de n’être qu’une grosse tortue en justaucorps fluo, me traînant pour essayer de regagner la mer. « Tu veux b… Oh. »

Oh, en effet.


Car lorsqu’enfin je parviens à me tourner suffisamment pour apercevoir le propriétaire des bruits de pas qui m’avaient alerté, en reposant ma joue dans le tissage poussiéreux de mon persan bleu, c’est pour mieux me retrouver nez à nez avec un parfait inconnu. L’air passablement affolé de ma présence.

Nez à godasses, en réalité. Parce qu’évidemment il est debout, les bras chargés d’un fatras d’électronique dont je me demande s’il ne vient pas d’aller les prendre dans ma chambre d’ami, et que moi je me traine toujours entre le canapé et l’écran plat. Je grommèle.

« Bah mon gars… il fallait l’oser, celle-là. » Je ne suis probablement pas en mesure d’être difficile sur les conditions de mon sauvetage, vu l’état de la situation, mais tout de même, il faut admettre que c’était plutôt… gonflé. Couillu. Peu importe. Le coup du cambrioleur au grand cœur, stoppant son méfait pour venir en aide à une vieille dame démunie, c’était quand même plus un truc de feuilletons pour ménagère.

Mais, comme je le disait ; je ne suis pas vraiment en position ni de me plaindre, ni de négocier. J’agite ma vieille main en l’air pour attirer son attention - pas que j’aie vraiment besoin de le faire, en réalité, mais le pauvre a l’air si pétrifié sur ses jambes, là, au milieu de mon séjour, que ça ne peut pas faire de mal. C’est un peu comme si son corps et sa bouche avaient pris deux décisions différentes, et qu’ils étaient actuellement en train de se battre pour savoir qui emporterait le pouvoir décisionnel. Du coup, je donne un coup de pouce au destin, espérant le sortir de sa transe.

Aide-toi, le ciel t’aidera, pas vrai… ?

« Bon et bien, qu’est-ce que tu attends ! Poses ça et viens m’aider. Tu ne vas pas laisser une pauvre grand-mère continuer à s’humilier comme ça… »

J’attends qu’il s’exécute, l’œil brillant, et alors qu’il s’approche de moi je lui désigne la télécommande d’un ongle vernis de rose, sur l’accoudoir du canapé.

« Oh, et éteins moi ça, avant toute chose. C’est insupportable. Là. C’est bien. Maintenant ton bras, mon garçon. Je ne vais pas passer mon après-midi sur le tapis. »

J’ai connu des jours plus aimables, mais à ma décharge, cette journée-là n’a pas été des plus aimable avec moi, ni avec mes pauvres articulations. Je me réserve le droit de rouspéter un peu. Et puis quoi, celui-là, il s’est bien introduit dans ma maison sans mon autorisation, il n’y a aucune règle qui me forcent à lui faire un accueil poli, par tous les diables. Il devrait déjà être content que je n’aie plus l’âge de lui courir après pour lui botter les fesses. Lui-même ne devait pas spécialement s’attendre à ce que je lui serve le thé, de toute façon.  

« Allez, du nerf, oh-hisse ! Voiiiilà… »

Je me cramponne à son bras, appuyant ma vieille carcasse et son poids – certes plume, grâce à la porosité des vieux os, mais conséquente, tout de même – contre la sienne, afin de me hisser à nouveau sur mes jambes et mes genoux noueux. Ça grince, et ça craque, là-dedans, on croirait entendre un chêne centenaire gémir sous les assauts du vent. Ses branches menacer de céder dans la tempête. Mais le vieil arbre, et mon corps avec lui, tiens bon, courageusement, et après quelques minutes assez sportives, je tiens à nouveau sur mes cannes. Je me redresse, mon « sauveur », lui, s’appuie sur ses genoux, et je profite de ce petit instant de répit, alors qu’il reprend son souffle, pour venir lui attraper l’oreille d’une main décidée.

« Dis-donc, mon grand, écoute moi bien. Tu cambrioles les vieilles dames si tu veux, j’suis pas là pour juger qui qu’ce soit, et ça fait du bien de faire circuler un peu le pognon par ici. Mais quitte à te fendre le cul en quatre pour venir à la pêche dans ce genre d’immeubles, autant aller visiter la voisine du dessus. Déjà ses bijoux ne sont pas en tocs, et en plus ses zinzins d’ordinateurs, là… » Je donne un petit coup de menton en direction du chargement qu’il a posé sur le canapé, histoire d’être sûre qu’il comprenne bien ce que je lui dis. « Ils manqueront beaucoup moins à son fils que ceux-là à mon p’tit Sayid. En plus ils sont d’occasion, tu n’en tireras rien. Alors tu vas aller lui remettre ça dans sa chambre, et ensuite tu sortiras de là sans histoires. Moi je n’appellerai pas les flics, et toi tu seras un bon garçon, et tu n’oublieras pas de signaler à tes petits copains qu’à mon adresse il n’y a rien à voler, c’est compris ? »
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MessageSujet: Re: Free your mind and your ass will follow [Nathan]   Dim 19 Mar - 20:44

Sa propre grand-mère l'avait attrapé par l'oreille quand il avait ruiné le repas de mariage de son cousin avec Léo. Mais ce savon-là remonte à bien des années derrière lui et il ne s'attendait pas à en recevoir un du même acabit à ses vingt-six ans.

Une fois la vieille gymnaste du dimanche remise sur pieds, c'est impossible de lui couper le sifflet. De toute façon, Nathan est déjà bien assez abasourdi pour en avoir l'idée. Il observe d'un œil rond le visage tendu et fatigué de celle qui n'avait l'air que d'une pauvre tortue renversée quelques secondes plus tôt, et qui lui débite maintenant des sermons aguerris dans le creux de l'oreille. Jamais on ne lui avait fait de remontrance pareille. Il avait l'impression d'être de retour au ghetto et d'entendre râler ses vieilles voisines sur les loubards du quartier. D'abord, il n'était pas un loubard, et ensuite, il n'avait pas été éduqué selon des préceptes si particuliers qui visaient la répartition des richesses par le vol.
Non, c'était très, très spécial.

Elle le lâche finalement et il la considère d'un regard agrandi de stupeur.

En même temps, venant d'une bonne femme qui fait pousser du cannabis dans sa douche... ça devait faire sens. En tout cas, il faut bien se relever à son tour, même si ça lui en coûte et si le sol semble se faire la malle sous ses pieds. Il s'arme d'autant courage qu'il le peut et fait face à la rouspéteuse qui change de refrain et commence à lui faire des menaces et du chantage à la Robert de Niro. Non mais si c'était pas folklorique.
Il se racle la gorge en faisant un pas en arrière. Sa voix vacille encore quand il reprend la parole.

« Écoutez, je... enfin, jamais je cambriole les vieilles dames... ni personne, je... »

Son cœur bat d'une pulsation plus marquée. Il serre farouchement son pc contre lui, l’œil brillant de défiance.

« Je ne peux pas vous donner cet ordinateur... Impossible. Et... Et puis... » Il déglutit pour se préparer à la suite et prendre une voix plus sèche. Là-dessus il se rengorge comme un petit coq qui veut se faire imposant, gonfle fragilement sa poitrine et fronce très fort ses sourcils. « Vous avez... vous avez du cannabis dans votre salle de bains. Alors je ne suis pas sûr qu'appeler la police soit exactement... l'idée du siècle. Vous voyez. »

Il la considère longtemps, du même regard sévère qu'elle s'efforce de fixer sur lui depuis quelques secondes, dans un furieux duel de volontés.
A vrai dire, il n'a aucun grief particulier envers les consommateurs de marijuana, quoi qu'il se rappelle assez désagréablement d'une période à Camden où les fréquentations de Léo l'avaient amené à cacher quelques roulées sous son matelas. Il n'avait que dix ans et ç'avait déjà été tout un cirque pour le faire arrêter sans en parler à leur mère. Alors quand il était passé à la meth treize ans plus tard, c'était devenu une autre paire de manches.
Son frangin était une des meilleures pub anti-drogues qu'il était possible de côtoyer, mais cela n'avait pourtant pas transformé Nathan en détracteur universel de la consommation de stupéfiants. Il s'était même engagé aux côtés du procureur Grant dans la lutte contre la répression des petits cas de détention de cannabis et contribuait avec elle à désengorger les prisons.

Alors, bien sûr, ce n'était certainement pas plaisant de faire peser sur cette grand-mère la même menace qui planait sur sa propre tête, mais en l'occurrence, c'était simplement la défense la plus solide derrière laquelle il pouvait se replier. Il n'avait aucune envie de finir au commissariat, et l'idée d'abandonner derrière lui tous ces dossiers qui pouvaient libérer une vingtaine de réfugiés le mettait sur le pied de guerre.
Il ne laisserait pas son ordinateur ici.
Et puis quand bien même, c'était à lui qu'il appartenait, ce fichu PC, au bout d'un moment !

Une idée lui traverse subitement l'esprit.

« A-attendez. »

Il lève une main un peu tremblante pour réclamer un instant de patience à ce petit bout de vieille femme en combinaison fluo, et s'en va s'agenouiller devant la table basse qu'elle a visiblement poussée contre le meuble où se tient son écran plat, afin de zouker au milieu de son salon. De ce qu'il pouvait en juger, ça commençait à faire pas mal d'occupations risquées à cet âge-là et il y avait quelqu'un ici qui courait après sa jeunesse – c'était audacieux, mais il ne savait pas jusqu'à quel point il le cautionnerait.
Une fois assis sur ses genoux, Nathan réalise combien sa tête lui pèse et à quel point ses gestes sont brouillons et flous sous son regard, mais il s'empresse d'ouvrir le clapet de son ordinateur en le posant sur la table. L'écran d'ouverture de session s'allume et il triture nerveusement ses doigts tandis que son nom apparaît. Un bizarre soulagement le saisit aux tripes. Il se lève, laborieusement, la tête pleine de vertiges, et invite d'un geste incertain la grand-mère à vérifier que le matériel n'appartient pas à son... protégé.

« Nathan Weathers. C'est moi. Tenez, regardez... J'ai une carte. »

Il déboutonne à la hâte son manteau et, pendant qu'il cherche son porte-cartes dans une poche intérieure, il découvre un ensemble de costume très élégant dont il espère qu'il montrera avec évidence qu'il n'est pas là pour voler l'argenterie. En tout cas, s'il avait une idée pareille, il lui semble qu'il aurait opté pour quelque chose de plus pratique et de plus discret. Sa veste à carreaux bleu-gris est agrémentée d'un mouchoir ocre qui rappelle la couleur rouge orangé de son pull et, comme il faisait très froid en cette saison, à Philadelphie, il s'était payé le luxe de passer son chandail par dessus une chemise blanche et une cravate du même noir que son pantalon. La partie civile allait encore le taxer d'original au tribunal mais le public adorait ça. Et lui aussi. Au fond, il y avait deux ou trois choses qu'on partageait avec les rock-star quand on était avocat, et parmi elles on trouvait sûrement un certain goût pour la scène.

Quoi qu'il en soit, Nathan déniche fébrilement un étui en cuir de la poche intérieure de son trench et il y en extirpe une de ses cartes de visite aux reflets métallisés qu'il tend à la vieille dame pour qu'elle puisse y vérifier son nom et le comparer à celui qu'indique la session de son ordinateur. Le reste – sa profession, son Juris Doctor d'Harvard et l'adresse de son cabinet – était inscrit en anglais et il ne s'attendait pas à ce qu'elle le déchiffre. Ce n'était pas le plus important. Il devait gagner l'aéroport au plus vite et de préférence sans que les forces publiques ne lui collent au train. Il n'avait pas de temps à leur accorder, ni d'explication qui satisfasse qui que ce soit de toute façon.

Ses jambes tremblent encore, sa tête fourmille d'alarme, mais son cœur est plus résolu que tout le reste et c'est lui qui le fait revenir en chancelant vers la table basse pour refermer le clapet de son ordinateur portable.

« C'est... c'est bien, si vous n'appelez pas la police quand même... Merci. »

Il déglutit faiblement en se retournant vers la grand-mère en justaucorps, son ordinateur sous le bras. Les couleurs ont déserté son visage. Sa respiration le gêne, elle ne lui parvient que par à coups, par petites doses d'air, minces et sans volume. Il essaie de fixer son regard sur la propriétaire des lieux mais son attention est troublée par la ronde que font l'écran plat, le canapé et les plantes d'appartement qui ornent les étagères, et il doit opposer un grand effort de volonté à ce malaise qui voudrait l'emporter.
Il cligne des yeux pour retrouver contenance – et se composer, en tout cas, une mine sincèrement contrite.

« Et désolé de m'être... introduit... chez vous. Ce n'était pas dans mon intention... Vraiment, vraiment. Je suis vraiment désolé. Maintenant, il... il faut que je... que je m'en aille... »

Sa tête dodeline faiblement pour saluer la vieille femme, il s'écarte d'un pas poli, mais approximatif, et trébuche sur un pan du tapis. Son cerveau a finalement enclenché un mécanisme de fuite, soutenu par le martèlement de son cœur empressé le long de ses tempes, aussi son déséquilibre ne le freine pas, ou à peine. La vision rétrécie sur un point devant lui, presque à l'aveugle, il veut détaler vers le couloir où il croit pouvoir trouver la sortie, mais il ne fait que tituber dans cette direction générale, tout en balbutiant d'une voix blanche.

« Je... je dois être à Philadelphie dans... cinq heures... Je... je dois prendre l'avion... »

Rien de tout ça ne devrait lui arriver. Ce n'était pas possible. Il n'avait pas mérité une chose pareille, et le procureur Grant non plus, et Mrs. Butterfield avait besoin de lui. Tout ça c'est un cauchemar. Ce n'est pas possible. Rejoindre Philadelphie en cinq heures ?
Il a l'impression qu'on est en train de faire de la bouillie avec sa cervelle. Ça racle contre les bords de son crâne dans un bruit infernal, à moins que ce soit ses artères qui gonflent et battent à tout rompre, toute réflexion, tout bon sens, il n'arrive plus à tenir sa tête droite sur ses épaules. Il trébuche encore une fois et le monde est aspiré dans un de ses vertiges.
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MessageSujet: Re: Free your mind and your ass will follow [Nathan]   Dim 26 Mar - 20:36

Je dois bien l’admettre, je ne sais pas vraiment quoi faire de ce Nathan Weathers, attorney at law. Des surfaces impeccablement repassées de son costume jusqu’à la facture élégante de la carte de visite qu’il me colle entre les mains, rien ne colle véritablement avec le contexte de notre rencontre. Qu’est-ce qu’il fait là ? Pourquoi chez moi ? Comment est-il allé jusque dans ma salle de bain sans que je remarque sa présence, et comment se fait-il que lui-même ne semble pas être certain d’avoir les réponses à ces questions ?

Les yeux rivés sur le petit morceau de carton, je viens pincer délicatement le cartilage de mon nez, pour soulager le début de mal de crâne qui voudrait bien s’y glisser. Mes doigts se promènent à la surface de la carte, y découvrant un léger relief ; on était loin du truc imprimé à la va-vite chez cora pour servir d’alibi. Si ce type est un cambrioleur – malgré ses protestations, et sa tenue, ça reste encore une hypothèse envisageable – c’est un cambrioleur qui a du budget.
Mes lunettes étant restées sur la table basse, un peu plus loin, je tend mon bras pour essayer de déchiffrer les imprimés, corrigeant ma presbytie « à l’ancienne ».

« Nathan… Wet…Weathers. » Clairement pas un nom français, pourtant sa prononciation était impeccable. Pas la moindre trace d’accent ou de maladresse dans le français de ce garçon. « Harvard. »

Je plisse les yeux, mais cette fois cela n’a rien à voir avec ma vue. Ce type n’a juste… aucun sens. Sa présence, dans tous les cas. Si je l’avais croisé dans les rues de New-York, un café hors de prix à la main, se faufilant, au milieu de traders et de touristes, aussi pressé d’arriver quelque part que le reste de ses congénères, là, j’aurais compris. Mais au milieu du salon d’une vieille parisienne, dans le seizième, et avec l’air d’avoir été passé à la machine après avoir mangé des huîtres…

Je prends une longue inspiration. Mon cerveau, dans sa petite soupière, tourne et siffle et surchauffe, comme une vieille tour d’ordinateur au ventilo fatigué. Il faut dire que pour l’instant, il se casse un peu les dents sur l’équation insolvable.
Peut-être que c’était un de ces… Comment disait-on, déjà ? Un état dissociatif ? Le genre de type sur qui on fait des documentaires, après qu’on les ait retrouvé à des milliers de kilomètres de chez eux, sans aucun souvenirs de leur ancienne vie. J’ai dû voir un reportage là-dessus, un jour, et quelques bribes d’information m’en reviennent, tandis que ma mémoire tente de se rendre utile comme elle peut. Pas sûre que ça aide beaucoup, pourtant, parce que, comme le souligne mon intuition, bien qu’il ait l’air particulièrement paumé, le jeune Nathan Weathers semble tout de même se souvenir de qui il est.

Sans y penser, je range la carte de visite dans la poche de mon jogging fluo. Quoique parfaitement absurde, et inexplicable, ce qu’il me raconte tient la route. Le nom qui s’affiche sur la session de l’ordinateur n’est pas celui de Sayid, mais bien celui de mon hôte désorienté. Je hoche mollement la tête, et m’écarte pour le laisser reprendre ses affaires, encore sonnée par cette révélation. Lorsque je relève les yeux vers lui, en revanche, le pauvre homme n’a pas l’air dans un meilleur état que moi.
Il commence à s’agiter. Se confondre en excuses. Il manque même de s’effondrer par terre, le pied pris dans ce fichu tapis, dans une tentative de fuite si approximative qu’elle me rappelle mes propres soirées de cuite. Si je le laisse faire le garçon va se tuer dans les escaliers à ce rythme-là. En plus, il commence à divaguer. Philadelphie en cinq heures… Même en Jet privé, je ne pense pas que ce soit physiquement possible.

« Je… Non. Ecoutez, jeune homme… »

Je secoue doucement ma tête, un soupir au fond de la poitrine, puis me lance à sa poursuite, les mains levées en signe de non-agression.

« Je n’ai pas l’intention d’appeler la police. Vous l’avez dit vous-même, ce serait bien mal avisé de ma part. » Même si, dans ce quartier, la police n’hésiterait pas une seule seconde à privilégier la parole d’une vieille dame fortunée sur celle du pauvre jeune garçon noir, même bien habillé. « En revanche, il faut essayer de vous calmer. Je ne sais pas ce qui vous est arrivé, mais vous êtes dans le seizième à Paris. Même si vous vous téléportiez à l’aéroport, vous ne serez jamais à… Philadephie en moins de cinq heures. »

J’entoure prudemment ses épaules de mes vieilles mains, et entreprend la tâche difficile de le guider à nouveau à travers mon salon, évitant les meubles et les tapis piégés. Je le sens qui flageole un peu, contre moi, et qui tente de protester, mais je ne lui en laisse pas le temps.

« Allez, vous allez vous asseoir, maintenant, avant de finir le nez sur le parquet. Ne me forcez pas à vous y porter, » Rassemblant toute mon autorité de vieille femme avisée, et les maigre forces que m’ont laissé la blondasse de ‘Zumba Gym Tropiques 4’ et ses acolytes démoniaques, je l’entraîne vers le canapé avant de le laisser s’y effondrer mollement. Arrivé là, il finit par se laisser faire, probablement encore trop sonné par… je ne sais pas exactement. Mais il a l’air d’accuser le coup encore plus difficilement que moi. « Là. Je vais nous faire un peu de thé, et on va réfléchir ensemble à… ce qui vous arrive. »

Traînant mes savates jusqu’à la cuisine – ouverte, donnant sur le salon, ce qui me permet de garder un œil sur lui – je me laisse aller à un rituel extrêmement familier. D’un clic paresseux je mets la bouilloire en route, ouvrant et fouillant les placards sans même les regarder pour rassembler une paire de tasses, un plateau, et une petite boîte de sucres en forme de globe terrestre. Je remplis ensuite deux boules à thé en inox avec un mélange personnel à l’odeur de menthe et de citron, que je m’empresse d’immerger dans l’eau bouillante dès que l’engin se met à siffler sa vapeur. Enfin, pour compléter le service, j’attrape dans un dernier placard un élégant pot de miel, dont je prélève deux cuillerées ; une pour chaque tasse.

Je viens déposer le tout sur le comptoir qui fait la séparation entre la cuisine et le salon, et je confie sa tasse à Nathan. Il relève des yeux confus et paniqués dans ma direction, et je l’encourage d’un petit geste du menton.

« Voilà. Attendez un peu que ça infuse, et remuez bien. Vous verrez, ça vous fera du bien. »

Avec la quantité de cannabis que j’ai fait infuser dans ce miel, il y a intérêt. Le brave garçon devrait être aussi détendu qu’après un bain et un massage, d’ici une petite heure. Ça ne fera pas nécessairement avancer le schmilblick, mais au moins il cessera de me regarder comme si je venais d’assassiner son chien.

« Maintenant. Vous avez quelqu’un à prévenir, peut-être ? Attendez. » Mon dos craque salement alors que je me redresse, mais je tente de l’ignorer comme je peux, trottinant jusqu’au mur de la cuisine pour y décrocher le combiné de mon téléphone fixe. Je viens le confier à mon visiteur, puis, épuisée comme si je revenais du marathon de Paris, je m’effondre à côté de lui, ma tasse dans les mains. « Ouf. Jésus Marie et Joseph. La terre est basse... Enfin, voilà. Vous pouvez utiliser celui-là. Maintenant essayez de vous calmer avant de faire un malaise, parce que je n'aurais jamais le courage d'aller ouvrir la porte d'entrée au SAMU. »
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MessageSujet: Re: Free your mind and your ass will follow [Nathan]   Lun 3 Avr - 18:31

Deux vieilles mains solides le saisissent par les épaules et le rattrapent alors qu'il était sur le point de glisser fort peu glorieusement sur le plancher. Son regard qui vacillait dans les obscurités d'un vertige se fixe sur cette peau marquée par l'âge, plissée comme une étoffe de tissu brunie, dont les veines bleutées ressortent par leur couleur le long d'un poignet osseux et de phalanges pointues. Ses ongles sont vernis d'un rose brillant et coquet, sur lequel les yeux étourdis de Nathan s'attardent dans un moment de flottement.
Son attention remonte très lentement sur le visage de celle qui veut se faire son hôtesse ou du moins son alliée, à présent, par un retournement de fortune que ses pensées alourdies peinent à appréhender. L'idée qu'il n'a d'ailleurs aucun nom à mettre sur sa personne lui traverse furtivement l'esprit, mais elle se fait vite emporter par l'efficacité méthodique que la vieille femme déploie autour de lui.

Elle l'entraîne avec énergie à travers son salon et il s'emmêle un peu les pinceaux en suivant ses pas, tandis que ses jambes semblent vouloir se dérober sous son poids à chaque mouvement de bascule de son corps. Il y a juste assez d'autorité dans le ton de sa gymnaste ragaillardie, et juste assez de mesure dans le flot hardi de ses paroles pour qu'il se laisse emporter presque sans discuter. Autant dire que c'était un moment assez baroque pour un garçon comme lui qu'on trouvait plus souvent à mener la danse qu'à se faire conduire.
Seul un rire nerveux vient érailler sa voix alors que certains mots dans les injonctions de la Parisienne sonnent à ses oreilles avec une ironie criante.

« Se téléporter à l'aéroport, hein... ? »

Il s'écroule sur le canapé. Un certain tremblement vient lui piquer la peau du visage, pendant qu'il répond d'un faible signe de tête à sa nouvelle bienfaitrice qui s'en va d'un pas traînant leur préparer du thé. Nathan ne prend pas garde aux coups d’œil méfiants qu'elle darde sur lui depuis sa cuisine : il a d'autres chats très existentiels à fouetter dans son coin.
Qu'est-ce qui lui était vraiment arrivé...? Il s'était réellement téléporté du terminal de l'aéroport de Philadelphie jusqu'ici ? C'était complètement insensé. C'était... C'était n'importe quoi, voilà. Ces choses-là, si elles existaient, ces choses-là ne lui arrivaient pas à lui. Il n'avait rien demandé, il n'avait rien de spécial, il n'avait pas de temps pour ça.
Il fallait des gens comme Yoko pour régler ce genre de problèmes, lui, il n'était pas fait pour le paranormal, ça lui flinguait la cervelle.

Il a des fourmis dans les mains et des palpitations intenses lui rossent les artères, dans le creux du cou. Et toujours ces vertiges nauséeux qui lui donnaient l'impression d'être sur un bateau ballotté par la houle. Sa tête échoue entre ses doigts tremblants. La sueur qui perle de son front est glaciale.
Respire, Nat'. Comme la thérapeute t'a appris, autrefois, hm ? Une expiration complète... Les poumons se vident, la cage thoracique se replie, le ventre se creuse... Et puis on s'ouvre à nouveau, on accueille, on inspire, on inspire tout ce qu'on peut, les poumons, le ventre, la cage thoracique, les épaules... Bon... C'est pas si mal.

Ses yeux hagards émergent d'entre ses mains quand la propriétaire revient, le front barré de souci, et lui tend d'un geste aimable une tasse de thé qui sent bon le miel citronné. Il la reçoit en tentant de tirer une sorte de sourire reconnaissant, mais ça ne ressemble probablement qu'à un rictus très crispé. Il lie ses mains autour de sa tasse de thé, la mine sombre. Cependant, la grand-mère est montée sur ressorts, il n'a pas le temps de coasser un remerciement qu'elle bondit déjà comme un vaillant petit chamois vers sa cuisine. Bientôt, c'est un téléphone qu'on lui confie, alors qu'il remuait lentement son infuseur dans son thé, les doigts gourds et les nerfs étiolés de nervosité.
Ses deux mains sont prises désormais, et il se trouve très confus du choix qu'il doit faire, tandis que la pauvre danseuse en combinaison fluo vient reposer ses vieux os à ses côtés. Il avale un peu de salive pour redonner une nouvelle substance à sa voix qui s'est ratatinée tout au fond de sa gorge.

« C'est... c'est très gentil, merci. De... de faire tous ces efforts pour moi, je... »

Son cœur balance un gros roulement de tambour contre ses côtes. Il cille dans un début de panique, pendant qu'une cohorte de pensées terrifiantes revient s'aligner en ordre de bataille dans son esprit.

« Mais je ne peux pas... »

Sa voix se fendille. Il ouvre de grands yeux dans le vide, quelque part à mi-chemin vers le téléviseur. Puis il se racle la gorge, le ventre noué comme jamais. Son regard est incapable de se poser où que ce soit.

« Enfin, j'ai... j'ai une audience très importante cet après-midi. Je ne peux pas solliciter le renvoi au juge... Vous n'imaginez pas, ce, ce n'est pas possible. Le jour-même, en plus... C'est toute une procédure qui dépend de moi, si je ne suis pas présent, la procureure... Ma cliente... Oh, non, non, non, je ne peux pas faire ça. Je... Re-reprenez ce téléphone. »

D'un geste vif, secouant la tête dans un élan affolé, Nathan rend le combiné à la vieille femme comme si son contact lui brûlait les doigts. C'était impossible, il devait être au tribunal dans cinq heures, c'était inenvisageable qu'il n'y soit pas. Il n'avait besoin de téléphoner à personne.
Qu'est-ce qu'il irait raconter à la procureure Grant, de toute façon ? Qu'il s'était perdu entre le Macdonald et le terminal ? Qu'il s'était cassé la binette dans les escalators et qu'on avait dû appeler une ambulance ? Qu'il ne plaiderait pas à l'audience, enfin, cet après-midi là ? C'était ridicule.

Ses deux mains se pressent autour de sa tasse tiède dont il observe les légères volutes de fumée qui dansent et s'entremêlent sous son nez. Une sensation amère au bout de la langue, un poids comme une pierre sur son estomac, il souffle à la surface de son thé et se résout à en boire une longue gorgée dans l'espoir, peut-être, d'y noyer sa mortification. A l'image de l'indulgence de la propriétaire des lieux, son thé en coulant dans le creux de son ventre y diffuse une chaleur bienveillante qui chasse quelques instants les angoisses attachées à ses pensées. Il ferme les yeux, le palais agréablement submergé par les notes distinctes de miel, de citron, de menthe, et le fond plus subtil du thé vert. S'il pouvait rester englouti pour toujours dans ce royaume de sensations sucrées, il le souhaiterait alors de toute son âme.

Mais il faut bien rouvrir les yeux, quand la chaleur finit de s'évanouir dans sa gorge, et les craintes qui accompagnent naturellement sa conscience si professionnelle le retrouvent et s'emparent instantanément de lui. Il secoue la tête, les traits froissés par une terrible angoisse.
Yoko lui avait raconté que cette fille – Hiyori, si sa mémoire était bonne – qui était apparue dans son jardin le mois dernier, avait été renvoyée chez elle par le même processus à peine quelques heures plus tard. Pourtant, en ce qui concernait la petite Allemande, rien n'avait semblé vouloir la ramener ainsi à Spreenhagen et il avait fallu lui faire prendre l'avion. Et pour lui ? Cette femme avait raison, il ne pourrait jamais être à Philadelphie dans cinq heures, en tout cas si les lois incompréhensibles de l'univers ne lui faisaient pas la fleur de le renvoyer là-bas aussi sec !
Ce coup puissant le heurte en plein cœur. Les murmures qui s'échappent de sa bouche, à présent, sont furtifs et pressés, comme ces silhouettes grises qui s'enfuient du métro à une certaine heure de la soirée, où la fatigue d'une longue journée voile tout de mystère. Mais c'est bien davantage que la fatigue qui recouvre les mots de Nathan à cet instant.

« Et si la presse me tombe dessus, qu'est-ce que je vais bien pouvoir leur raconter... ? Ils vont m'assassiner... » Il se mord la lèvre, ferme les yeux, secoue la tête, complètement absorbé par le contenu de ses pensées. « De toute façon, même si elle ne me tombe pas dessus, ce sale type d'Aversano va aller pavaner et jacasser devant les journalistes... »

C'était comme ça que ça marchait, de toute façon. Ils étaient tous bons copains dans le milieu des affaires, quand il y en avait un qui coulait, les médias s'empressaient de lui lancer une perche et une bouée de sauvetage et puis d'envoyer une salve d'artillerie sur le moindre esquif qui mettrait en péril leur tranquille croisière. Ce n'était pas chose facile d'esquiver leurs feux, surtout lorsque, comme Nathan, on ne se rangeait que bien rarement du côté de leur ligne de front.

Il prend une grosse inspiration en redressant la tête.
Sa poitrine s'est remplie de battements plus batailleurs, réveillés par les souvenirs de ses propres mésaventures avec le Boston Herald, mais aussi par ceux de l'odieux petit sourire en coin qu'il avait trouvé sur les lèvres d'Aversano quand un autre de ses collègues était venu une fois de plus à la barre pour le couvrir. Il en suffoque presque et se tourne brusquement vers sa voisine pour la prendre fébrilement à témoin, les mains nouées autour de sa grosse tasse.

« Vous vous rendez compte ? »

Sa voix lui est revenue tout à coup, par il ne savait quelle alchimie de révolte et de panique.

« On parle d'années de harcèlement en tout genre et de discrimination sexiste, et lui, il a le culot de tout nier en bloc, et avec lui toute une clique parmi les dirigeants d'Alvarez & Marsal ! C'est une grosse compagnie, vous savez, ils ont engagé les meilleurs avocats du barreau de Pennsylvanie, il y a des mois qu'on est sur leur cas... Et comme ça stagne en pénal, j'ai dit à ma cliente, 'Hé, Mrs. Butterfield, c'est le moment de saisir le tribunal civil et d'aller frapper où ça fait mal – je veux bien sûr parler de l'argent.' »

Il essaie de reprendre son souffle, mais sa poitrine lui fait mal. Seulement, ça, ses nerfs bouillonnants s'en fichent comme d'une guigne. Il poursuit, les sourcils froncés très fort et le regard plongé dans les remous de sa tasse de thé.

« Parce que ces gens, ils couvent leur magot mieux que de satanés dragons, je vous l'jure ! Ils y tiennent ! Ça les mettra sous pression, je me suis dit, ça forcera les choses à avancer, et on finira par les coincer... Mais vous réalisez, c'est un risque énorme ! » Il s'agite légèrement, alors qu'un frisson escalade en flèche sa colonne vertébrale. Ses yeux s'agrandissent de stupeur. « Si je fais le moindre pas de travers, ce sont des mois de bataille qui tombent à l'eau... Et... maintenant je suis là... ! Et on... on va perdre ce dossier par ma faute... »

La tension lui paraît tout à coup intolérable. Quelque chose est en train d'arriver, quelque chose qu'il reconnaît lointainement et sur quoi il avait fini par croire, après des années d'exercice sur lui-même, qu'il avait acquis une maîtrise. C'était il y avait si longtemps maintenant – il y avait des années que c'était arrivé, qu'il avait vu le bus basculer en avant sur la route, brûler un stop, gagner de la vitesse sans chauffeur pour tenir le volant et avec toute sa classe qui braillait à l'intérieur. Il y avait des années qu'il n'était plus paralysé à l'idée de prendre la parole en public, des années que Léo était revenu de ce fichu camp de redressement, des années qu'il n'était plus tout seul contre ce qui semblait être le monde entier.
Il éprouve une horrible sensation d'arrachement dans la poitrine.
C'est comme voir le monde entier partir en morceaux dans un violent séisme. Et l'épicentre est sur le point de vaporiser tout ce qui fait que lui, Nathan, ses pensées, ses émotions, ses perceptions, formaient un tout uni et singulier. Il ravale péniblement un sanglot, s'étrangle comme un gosse, puis il a à peine le temps de poser sa tasse par terre avant que l'hystérie ne le happe dans sa gueule et ne le broie en une nuée furieuse et bourdonnante de frissons, de particules et d'atomes.
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MessageSujet: Re: Free your mind and your ass will follow [Nathan]   Dim 9 Avr - 2:06

Il parle, et c’est comme un cataclysme qui lui dévale hors des poumons. Une coulée de boue, à inarrêtable dans sa cavalcade furieuse, ou bien les bourrasques successives et dévastatrices d’un cyclone tropical. Il se submerge lui-même, dans ses mots, et dans cet air qu’il inspire en trop grande quantité. Il se gonfle, comme une grenouille, puis il ne laisse plus rien entrer, le temps d’une phrase, ou deux, ou dix. Puis à nouveau, comme s’il essayait de se remplir tout entier avec un oxygène qui se refuse à lui, il respire. Il halète. C’est la panique qui monte et vient l’étrangler à l’intérieur.

Je reste figée un long moment, à le regarder s’hyperventiler en délirant sur des journalistes assassins et des dragons millionnaires discriminant leurs employés. Peut-être est-il lucide, mais c’est véritablement dur de le croire, à cet instant précis. Comment pourrait-il être ce qu’il dit être. Venir de là où il prétend venir. Avoir vécu… Quoi ? Une téléportation ? C’est insensé.
Il doit avoir perdu la mémoire, c’est la seule solution plausible. Un trou de je ne sais combien de mois, ou d’années, et dont il revit le dernier souvenir comme s’il lui était arrivé une heure plus tôt. Mais je ne suis pas psychiatre, moi. Ni même vaguement compétente pour gérer un cas pareil. L’aider à retrouver son chemin jusqu’à la réalité. Je suis botaniste, moi. Et à moins que le jeune garçon n’ait un grand besoin de rempotage, je ne sais pas quelle aide je pourrais lui apporter…

Pendant que je tourne dans mon propre monologue mental, comme un poisson trop vif dans un bocal trop petit, coincée par cette réalité sans aucun sens dont les faits ne veulent pas s’aligner correctement, le pauvre garçon commence à arriver au bout des capacités physiques de son corps. Ses poumons, comme des poissons jetés sur la berge, fatiguent et baillent, dans comprendre pourquoi cette routine qu’ils connaissent par cœur ne produit plus le résultat escompté. Son cerveau, lui, doit crouler sous cet oxygène qu’on lui pompe en excès comme si le destin du monde en dépendait. S’il continue comme ça…

La gorge de mon jeune intrus fait un drôle de bruit, alors que quelque chose doit se refermer brièvement, là-dedans, lui provoquant une sacrée quinte de toux. Son visage se teinte de détresse, et ça fait comme une petite décharge électrique le long de ma nuque. Il faut réagir. Faire quelque chose pour lui avant que ça n’empire.
Car j’avais tort de penser que je ne possède aucune connaissance qui puisse lui être d’une quelconque utilité. Si je ne peux solutionner son délire, ou l’impossibilité de sa présence chez moi, je peux l’aider à arrêter de se noyer dans sa propre panique. Parce que cette panique-là, ses manifestations, ses perversions, je les connais bien.

J’ai passé les dix dernières années de la vie d’Henri à les côtoyer. Elles se montraient parfois dans les heures traîtresses de la nuit où son corps le trahissait de toutes part, ou bien d’autres fois lorsque la mort et son cortège d’angoisse venaient peser lourdement sur ses épaules et ses poumons. Elles rampaient dans les oreillers, sous son lit d’hôpital, et dans les salles d’attente des médecins. Parfois aussi c’est moi qu’elles venaient prendre. Mais tous les deux nous les avions combattues avec un acharnement presque héroïque.

C’est comme une Aline fantôme, qui se met en marche, réveillant dans ma vieille poitrine des instincts obscurs et oubliés.

Là-haut, sur le comptoir, reposent quelques oranges, et des noix, dans un petit sac en papier à la facture grossière. Sayid me les a ramenées ce matin du marché couvert de Saint-Didier. Me levant d’un bon, je les attrape, et les envoie rouler partout sur le tapis du salon. Tant pis pour mes apports en vitamines ; mes carences attendront. Il y a là tout près de moi quelqu’un qui ne peut pas se permettre d’attendre que je fasse les choses proprement. Je déplie bien le sac, et l’approche de son visage avec toute la douceur que m’accordent mes vieux instincts de garde-malade.

« Shhhhh… Du calme. Mettez cela sur votre bouche, respirez dedans. Vous allez vous provoquer une syncope. »

Il se laisse guider, péniblement, et je l’aide tant bien que mal à se redresser pour réduire un peu la tension dans sa cage thoracique. C’est comme essayer de déplier un insecte, qui se serait recroquevillé sur lui-même, croyant sa dernière heure arrivée. Mais mes mains restent fermes, même gantées de toute ma prévenance, car j’ai appris que c’est l’approche la plus efficace, dans ces moments-là. Du moins c’était la plus efficace sur Henri. J’espère de tout mon cœur que ce pauvre garçon et lui ne fonctionnent pas trop différemment, sinon tout mon savoir ne vaudra plus un clou.

« Allons, allons. Respirez avec moi. Doucement… »  

Je repousse son dos jusque dans le dossier du canapé, et je le retiens là, d’une main, l’autre toujours enroulée autour du sac. Je maintiens cette position de longues secondes, le temps que son corps réagisse à ce qui se passe et prenne le relai. Dès que ce dernier comprend ce qu’on attend de lui, et rassemble suffisamment de contrôle pour effectuer les gestes dans lesquels je le guide, ma main libère le sac, pour venir se placer sur son ventre.

« Il n’y a rien à faire pour le moment, et vous étouffer ne règlera rien. »  

Mon autre main se glisse derrière lui, relâchant son épaule pour venir s’enrouler autour d’elles, sur le dossier du canapé, et l’attirer délicatement contre moi. Je veille à ne pas trop le serrer. Juste assez pour lui permettre de sentir une présence, un soutien. Des souvenirs d’Henri remontent à la surface, comme des anguilles se faufilant à travers les eaux glacées d’un lac. Des images, des odeurs. De longues soirées passées à le bercer dans mes bras en attendant que son corps se rappelle qu’il n’était pas en train de mourir. Pas encore. Pas tout à fait. Ma poitrine se gonfle d’émotion, mais je fais de mon mieux pour la contenir. Ça n’est vraiment pas le moment de me laisser aller à ça : on a besoin de moi, ici. Maintenant. Je soupire longuement, espérant que le rythme de ma propre respiration stimulera un réflexe de synchronisation, et ralentira la sienne.

« Allez, mon garçon. Respirez avec le ventre. C’est bien… »

Les minutes qui suivent se perdent et se mélangent, alors que je me laisse retomber dans une routine que je pensais avoir définitivement oubliée. Je berce, je rassure, je guide, patiemment, comme la mère que je n’avais jamais tenu à être, tout au long de ma vie. Par moment, la machine se remet à s’emballer, et quelques flammèches de panique retrouvent un chemin à travers le voile apaisant que je m’applique à jeter sur lui. Mais ces étincelles-là je m’applique à les étouffer dans l’œuf, une par une, avec patience et acharnement. Le temps, lui, s’écoule loin de mon regard. Une minute, ou dix, ou vingt ; je ne sais pas combien elles sont, à filer lentement dans leur sablier jusqu’au moment où, enfin, je parviens à me décrocher de mon hôte, le laissant aller dans les coussins du canapé sans que sa poitrine ne menace de se retransformer en catastrophe naturelle. Époussetant le haut de mon survêtement, je m’élance à l’assaut de mes fenêtres, zig-zaguant entre les fruits éparpillés sur le tapis, et je les ouvre en grand, pour faire entrer de l’oxygène et de la fraîcheur. Puis, revenant vers le canapé , je m’occupe de retirer l’infuseur de la tasse de thé de mon hôte, remue de quelques tours de cuillère puis revient porter la boisson encore bien chaude aux lèvres de mon invité.

« Allez, buvez moi tout ça. Ça vous fera du bien. »  Je pince mes vieilles lèvres, m’écartant de lui sans le quitter des yeux, attentive, comme hantée par la peur qu’il n’aille s’étouffer avec son thé, ou quelque chose du genre. « Voilà… »

Maintenant que j’y pense, sur les derniers mois, Henri me faisait souvent des frayeurs, chaque fois qu’il s’obstinait à boire son café au lait. Les vieux réflexes ont la vie dure…

« A présent, je vais vous dire ce qu’on va faire. Je vais appeler mon taxi. Vous emmener à l’aéroport aussi vite qu’il est possible de le faire. Vous sauterez dans le premier avion. Et vous profiterez du vol pour trouver comment arranger la situation au mieux. Il n’y a rien d’autre à faire, jeune homme. Nathan. Il faut l’accepter. Vous ferez de votre mieux pour arriver au plus vite, et vous vous occuperez de gérer les conséquences. Ce sera compliqué, mais vous trouverez le moyen. Vous êtes avocat, pas vrai ? Les avocats trouvent le moyen. C’est votre travail. »  

Je ne suis toujours pas tout à fait certaine de savoir ce que je pense, de son histoire, ou du moins de ce que j’ai pu en capter, entre deux monologues interness paniqués, mais je m’efforce de lâcher prise autant que je le peux. Le pauvre est déboussolé, mais n’a pas l’air particulièrement dangereux. Et s’il s’agit véritablement d’un Américain perdu loin de chez lui, le personnel de l’aéroport sera probablement plus à même de nous orienter vers des personnes qui pourront le confirmer. Probablement. Je n’en sais trop rien. Mais c’est un plan qui concilie ma volonté de le réconforter tout en m’assurant que des gens plus compétents que moi se penchent sur son cas. Présentement, il ne m’en faut pas beaucoup plus.

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MessageSujet: Re: Free your mind and your ass will follow [Nathan]   Mer 19 Avr - 1:40

Il y a un nœud de serpents entortillés dans le creux de son ventre et ses hoquets qui lui compriment péniblement les poumons sont comme leurs douloureux sifflements. Il a l'impression de ne plus être à l'intérieur de lui-même. Il est à la fois son ventre et ses poumons, il est décomposé, éparpillé en vagues d'infinis frissons et en même temps enfoncé dans ce sac en papier aux odeurs d'agrumes où il a jeté sa bouche pour respirer par saccades.
Sa pensée, son corps, le monde ont perdu tout ce qui faisait qu'il s'y sentait chez lui, ce qu'ils offraient d'intelligible, de substantiel et même de tangible. Ces havres imparfaits, mais familiers, ont explosé comme à l'impact d'une bombe et tout est devenu aberration et panique. Ça ressemble à la fin, dans la cervelle tourmentée de Nathan. C'est une apocalypse dans son micro-univers – et c'est bien assez pour perdre la boule.

Mais deux bras maigres viennent s'attacher d'autorité autour de ses épaules et s'efforcent de le tirer de ce maelstrom géant d'absurdité. Il échoue contre la mince poitrine de cette vieille dame, dont la voix le guide comme un phare dans la dissolution brumeuse où il a été précipité. Il ferme les yeux, très sonné, et se laisse surprendre par les battements réguliers de son bon cœur qu'il écoute soudain d'une oreille incrédule. Il ne sent pas ses larmes à lui qui dévalent le long de ses joues sous ses lunettes embuées, mais alors qu'il émerge de son sac en papier, il fronce son nez sur un parfum fleuri que les clavicules et le cou fanés de sa bienfaitrice répandent étrangement entre elle et lui. D'abord surpris d'une telle spontanéité, et surtout affolé par cette proximité soudaine, il finit cependant par se laisser emporter dans une vague de détresse qui l'abandonne instinctivement entre ces bras éclos pour lui.

Il est étreint. Lui tout entier, soudain, et intact, comme recomposé magiquement au contact des mains noueuses de cette femme-fleur qui se fait tout à la fois mère et amie pour lui en cet instant. Peu à peu sa respiration redevient sienne. Il y faut du temps. Un certain temps. De vastes minutes qui dilatent leurs longues secondes et les égrènent au goutte à goutte, lentement. Ses muscles noués entre les liens de la terreur lui font mal. Il lâche le sac en papier et ôte ses lunettes d'un geste tremblant pour s'essuyer les yeux, sans trouver la force, néanmoins, de se détacher de l'ancre solide que lui offre généreusement cette grand-mère alors qu'il détrempe son drôle de justaucorps fluo.
Il déglutit, un sanglot est encore coincé dans sa gorge et lui démange affreusement.

Mais il s'efforce de son mieux de suivre les conseils patients et méthodiques qu'on lui donne. C'est régressif, comme expérience. Il y autant de calme, de douceur et de fermeté dans la voix de cette inconnue qu'il en trouvait autrefois dans celle de Charlotte, la veille et au matin des jours d'école. Sauf que ce n'était plus le mépris ou l'ignorance des professeurs de Gloucester dont il fallait se défendre, ni même la cruauté bornée et moqueuse des autres enfants. Il n'avait plus honte de venir de Camden, d'avoir la peau noire, le nez large, de grosses lèvres et les cheveux en tire-bouchon. C'était loin maintenant. Il n'avait plus peur de ces affrontements-là. Ceux d'aujourd'hui, en revanche, ne lui semblaient pas avoir d'issue. C'était comme devoir se mesurer à l'univers.
Bien sûr qu'il ne saurait régler quoi que ce soit en s'étouffant. Le problème était de savoir s'il saurait régler quoi que ce soit même en pleine possession de ses moyens.

Il est plus calme, maintenant, mais ses pensées sont sombres, tandis qu'avec vigilance la grand-mère au parfum printanier et aux ongles roses le relâche et le laisse glisser au fond du canapé comme une poupée de chiffon.

Les fenêtres s'ouvrent, les poumons de Nathan se gonflent d'un air vif qui lui fait écarquiller les yeux de surprise. Une rumeur tranquille s'élève du XVIe arrondissement parisien et leur parvient comme le bruit d'un fleuve qui s'écoule. Nathan pince ses lèvres. Le sel de ses larmes lui brûle les joues alors qu'il les sèche peu à peu, le regard fixe. Il se sent vide et glacé jusqu'à la moelle.
Et soudain, sa tasse de thé chaude retrouve sa place entre ses mains fourmillantes. Il y perd son attention une seconde ou deux avant de relever la tête vers celle qui l'a lui a faite et qui vient de la lui rendre. C'était franchement malpoli de se faire prier comme ça, quand on vous offre le thé, surtout quand vous rentrez clandestinement chez des hôtes qui malgré tout trouvent l'indulgence de vous pardonner et de vous recevoir. Et de ne pas appeler la police, avec ça – quoi qu'une affaire de cannabis soit effectivement en jeu.
Aussi il hoche poliment la tête, honteux de ne pouvoir formuler un remerciement de vive voix. Puis il plonge de nouveau le nez dans son thé et il avale une large gorgée qui draine d'un coup bien la moitié de sa tasse, comme un malheureux qui décide de se saouler.

Quand il en émerge, c'est pour découvrir la Parisienne bien plantée devant lui, ses yeux clairs vibrant de l'assurance qu'il lui manquait en cet instant, et la voix plus ferme et tranchante que jamais. Pour lors, ça laisse Nathan bien abasourdi dans les coussins du canapé et il se contente de nouveau d'opiner machinalement du chef, trop sonné pour lutter contre les injonctions va-t-en-guerre de la vieille dame.
Sa question, soudain, le prend au dépourvu.
Il se crispe subitement et les mots lui rentrent dans la gorge, confus et imprononçables. Ça se serre là-dedans et il a beau rouvrir la bouche, c'est un peu comme manquer d'air, les phrases refusent d'en sortir.

« Mon... mon passeport... ? croasse-t-il, d'une voix trouée d'accrocs. Ah. Ce, je. » Il jette une main dans la poche intérieure de son manteau et vérifie sa présence, avec celle de son portefeuille qu'il avait rangé là tout à l'heure. Un soupir de soulagement lui soulève la poitrine. « Oui... Oui, oui... J'y fais bien attention depuis que... »

Ses lèvres se serrent sur les mots qui auraient bien voulu leur échapper. Il baisse les yeux.

« Enfin... »

Il hausse des épaules. Sa rencontre avec Yoko lui avait remué les méninges – et ce n'était encore qu'un euphémisme. Mais il ne pouvait raisonnablement pas raconter à cette pauvre femme qu'il s'était même obligé à dormir avec son passeport, depuis ses mésaventures avec une petite Allemande que l'univers avait décidé de parachuter dans son cabinet sans ticket de retour. D'ailleurs, il n'y avait pas grand-monde, hormis Yoko en personne, avec qui il lui était permis de partager ses nouvelles angoisses.
L'heure n'est d'ailleurs ni aux questionnements, ni aux crises de nerfs. Il devait se concentrer, réfléchir à un plan et le mettre en marche de toute urgence, s'il voulait avoir une chance de sauver les meubles pour Mrs. Butterfield et la procureure Grant.
Il s'essuie le visage d'un coup de manche fébrile.

« Vous avez raison... C'est mon travail. Mon... mon petit talent personnel. C'est vrai. Il y a toujours... toujours un moyen. » Il avale hardiment une goulée d'air et gonfle sa poitrine, les yeux durcis comme deux morceaux de basalte. « Il faut faire front. Alors, un taxi, d'accord. Merci... Vous êtes formidable. »

Ses yeux sont rouges et bouffis, mais secs à présent, et il sourit à la vieille femme, un peu faiblement, parce que l'effort raidit désagréablement les muscles de son visage. Et puis, soudain, un grattement de guitare très nerveux retentit brusquement depuis les profondeurs de son manteau. Il sursaute en arrière avant de réaliser que ces premiers accords viennent de son portable, enterré dans une de ses poches, tandis qu'ils se transforment en riffs d'une chanson de rockabilly qui lui signale la réception de ses sms.

« Oh. »

Il s'empourpre légèrement sous les yeux de la grand-mère et tâtonne en vitesse par-dessus ses poches pour retrouver le téléphone.

« Ex-excusez-moi un instant... »

Il réussit enfin à le retrouver et le déverrouille malhabilement, les doigts encore parcourus de tremblements convulsifs. Il voit mal à travers les verres crasseux de ses lunettes et une sourde irritation lui donne quelques palpitations.
C'est Shanti. Il déchiffre son message en plissant des yeux.

Qu'est-ce que tu fabriques, Nat' ? On te cherche partout, t'es pas au Mcdo' ? Je t'ai envoyé d'autres infos par mail, c'est important.

Un nœud lui serre désagréablement la gorge. Il lève un regard ennuyé vers sa spectatrice dont les traits se peignent d'une expression perplexe.

« C'est une... un ami qui s'inquiète... »

Son teint est cireux. Il soupire et s'empresse de répondre à Shanti en se battant contre le correcteur orthographique qui ne fait pas bon ménage avec ses mains engourdies.

Un client m'a appelé en urgence. Je suis désolé, je n'ai pas eu le temps de vous prévenir. Je m'occupe de ça aussi vite que possible !

Il se doute bien que la maîtresse de maison aimerait attendre de lui qu'il fasse lumière sur son arrivée ici, sur son emploi du temps étrange et ces gens qui se font de la bile pour lui et le contactent précisément à ce moment. Dépité, il pose son portable sur ses genoux et noue de nouveau ses mains, très soigneusement, autour de sa tasse de thé en cherchant les mots qu'il est le plus sage d'aligner. Au bout d'une petite éternité, il se racle un peu la gorge et lève humblement son visage vers elle.

« Je suis navré, je n'ai vraiment aucune idée de ce que je fais ici. C'est comme si... comme être en plein... cauchemar. »

Un petit rictus lui tord désagréablement les lèvres et il cache cette grimace dans le creux de sa tasse où le parfum du thé l'accueille avec chaleur. Il n'en reste bientôt plus qu'un fond doré qu'il contemple pensivement.

« J'ai encore la chance que vous m'offriez du thé et votre soutien, malgré tout. » nuance-t-il avec une petite moue d'excuse, en tergiversant toujours sur la suite. Son regard s'égare quelques fois dans le salon, et puis il finit par prononcer avec précaution, en l'amarrant sur le bout de ses chaussures vernies. « Mais je préfère ne pas essayer de vous expliquer ce qui s'est passé parce que... On s'en portera mieux. Voilà, ça... Ça, ça, c'est sûr. »

Il lâche un petit rire nerveux et ôte gauchement ses lunettes pour éviter de se confronter à la sévérité d'un jugement qu'il s'imagine déjà affleurer sur la figure fatiguée de la grand-mère. Coinçant sa tasse entre ses jambes, il trouve un petit chiffon dans son manteau pour commencer à nettoyer ses verres sous ses yeux de myope.

« C'est stupide, tout ça, je dois vous en faire de l'inquiétude avec mes histoires. » Il secoue la tête avec un soupir. « Et pardonnez-moi, je suis confus, je ne vous ai même pas demandé votre nom... »
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MessageSujet: Re: Free your mind and your ass will follow [Nathan]   Sam 29 Avr - 2:51

Le petit animal craintif a repris forme humaine, sur son bout de canapé, et chaque seconde qui s’écoule remet un peu d’assurance dans ses yeux et dans sa voix. La guerre est loin d’être gagnée, c’est chose certaine, mais cette bataille-là est passé, tout de même, et je prends quelques secondes pour me réjouir de notre victoire commune. Ma poitrine se gonfle, sous l’élasthanne fluo de mon justaucorps, et je pourrais être un général luisant de médailles que je n’en éprouverais pas moins de fierté personnelle.
Je balaie d’un petit geste de la main son compliment, l’incitant sans un mot à terminer sa tasse de thé, puis je fais moi-même quelques pas vers la table de la salle à manger, où il me semblait avoir abandonné mon cellulaire, rappelée à l’ordre par la sonnerie du sien.

« Ne vous en faites pas. Rassurez votre ami, je m’occupe de mon taxi. »

Mes jambes sont légèrement flageolantes. Bien évidemment, si on me pose la question, je mettrai tout sur le compte de Miss Sexy Batucada, mais pour être tout à fait honnête, peut-être qu’une part de cette tremblote découle de toute la tension que je me suis efforcée, jusqu’ici, de ne pas laisser envahir mes gestes. Vivement que mon petit thé miracle commence à dispenser ses effets, car mon système nerveux, tout autant que mes muscles, mérite un peu de repos après ces péripéties. Qu’à cela ne tienne, Aline, ce n’est pas encore le moment de t’effondrer. Je brandis mon téléphone comme on s’arme d’une épée, et je compose sans même réfléchir le numéro de Charlie, que je connais par cœur, à force d’en avoir usé les chiffres du combiné sous mes vieux doigts.
L’appel s’étire en longues tonalités, dont je ne m’affole pas ; si elle est au volant, il lui faut le temps de venir accrocher son kit main libre. D’ailleurs, comme pour me donner raison, alors que la pensée me traverse, le clic familier résonne dans mon oreille, que remplit aussitôt la voix grave et souriante de la jeune femme. Mon sourire s’étire sans que j’y prête attention.

« Charlie ? Oui… bonjour à toi. Oui ça va, et toi ? Hm hm… Oh je suis ravie de… oui… A-attend une seconde, je suis désolée mais… Hm hm. D’accord. C’est super. Ecoutes j’ai besoin d’une course en urgence, est-ce que tu… oui le plus rapidement possible. Tu es sur Levallois ? Oh, non, non, c’est parfait. Si ça ne t’embête pas… Oui. Jusqu’à l’aéroport. Non c’est pour… un ami. Hm hm… Oh tu es la meilleure. C’est parfait. »

J’expédie la conversation, peu désireuse de faire trop patienter mon hôte, ainsi que pour permettre à Charlie d’expédier la course qu’elle était présentement en train de terminer, pour pouvoir foncer au plus vite jusque chez moi. Je ne suis pas capable de déterminer, avec le peu d’éléments que j’ai réussi à rassembler sur le jeune avocat toujours assis dans mon canapé, si le temps joue véritablement contre nous, mais dans le doute…

« D’accord. A très vite dans ce cas… Hm hm. Bye ! »

Je m’en retourne vers Nathan, naviguant tant bien que mal sur mes jambes fatiguées. Le petit s’excuse à nouveau, et je secoue tranquillement ma tête, sans départir du début de sourire que la voix de Charlie a dessiné sur mes lèvres. C’est un brave petit, malgré tout. Courageux, et aimable, le genre à qui l’on ébourifferait bien les cheveux comme si toutes les années qu’il avait pu vivre après ses cinq ans ne comptaient soudain plus du tout.
Rester aussi poli et compréhensif dans sa situation, cela n’est pas donné à tout le monde, et c’est un détail de sa personnalité qui me touche tout particulièrement. Je sais encore bien peu, sur lui et sur la vie qu’il mène, et pourtant, Mes petits yeux de mamie rencontrent les deux perles noires toutes brillantes d’émotion de Nathan, et ce que je peux y lire gonfle mon cœur d’une inexplicable affection.

Mes pas finissent par me mener à nouveau près de lui, alors que je viens m’effondrer plus lourdement encore que la première fois dans les coussins accueillants de mon canapé. Dans ma nuque, la transpiration a collé quelques mèches de cheveux à la peau de mon cou. Elle fait briller mes tempes, très légèrement, ainsi que le creux de mes clavicules, au bord du col de mon body. Mon souffle, lui, n’est ni court ni rocailleux alors que je reprends.
Si mes muscles et mes articulations avaient parfois leurs faiblesses, j’avais toute confiance en mon cœur ainsi qu’en mes poumons. Je ne savais trop si c’était grâce à cette forme que je m’efforçais de garder, quitte à passer pour une idiote en collants devant ma télé, ou bien si la nature avait simplement cru bon d’allier mon sale caractère avec un souffle et une cardio tout aussi solides, mais en tous cas ces organes-là, eux, ne m’avaient jamais laissé tomber.

« Vous pouvez m’appeler Aline. » Ma vieille main vole jusqu’à son épaule, et mon sourire se teinte d’une petite lueur amusée. « Et c’est la moindre des choses, vraiment. Vous m’avez l’air d’un bon garçon, tombé dans une réelle embûche de la vie, alors qu’il ne soit pas dit que je ne suis pas âme à venir en aide à mon prochain quand j’en ai l’occasion et les moyens. »

Le mélange intriguant d’inquiétude et d’embarras s’estompe quelques instants du visage de mon hôte, et je hoche lentement la tête pour l’encourager, tandis qu’il repose sagement ses lunettes sur le bout de son nez.

« Surtout celui que son infortune, quelle qu’en soit la nature, au fond, a jeté jusque dans mon propre salon. Alors cessez de vous en faire pour ça. »

Ma main, toujours enroulée autour de son épaule, la serre délicatement dans l’écrin fragile de mes doigts de vieille femme, et je m’efforce de mettre, dans le sourire que je lui offre alors, toute la chaleur du monde. D’une manière ou d’une autre, les choses finiraient par s’arranger. D’ici là, et au besoin…

« D’ailleurs… Je ne voudrais pas vous porter la poisse en vous faisant cette proposition, mais si par malheur il s’avère que vous ne pouvez pas effectuer le voyage de retour immédiatement, quoique je vous le souhaite de tout mon cœur, soyez assuré que vous aurez un toit sous le mien le temps que se règlent vos ennuis. »

Puisqu’il y en a pour deux, il y en aura pour trois.

Je ne suis pas tout à fait certaine du moment où la décision s’est prise, au fond de son petit labyrinthe moral personnel, mais je me trouve à présent devant le fait accompli. J’aime bien ce gosse, et je veillerai à ce qu’il retrouve le chemin de chez lui, d’une manière ou d’une autre. Et si je dois l’héberger chez moi quelques temps, ou bien lui payer moi-même un billet d’avion, je le ferais. Il y a dans mon ventre la chaleur d’une véritable certitude, le concernant – peut-être la seule, considérant tout le mystère qui entoure encore le personnage – et cela me suffit.

« Bon. » Si je m’en réfère à ma conversation avec Charlie, la jeune chauffeuse ne devrait pas mettre plus d’une quinzaine de minutes à rallier mon appartement lorsqu’elle aurait déposé le client qui l’occupait juste avant moi. Ce qui me laisse une toute petite fenêtre de tir si je veux changer de vêtements avant d’emmener Nathan à l’aéroport. Pas que j’aie particulièrement honte de mes choix vestimentaires, mais j’ai un peu transpiré dans ceux-là, et puis, réflexion faite, quitte à aller servir des histoires rocambolesques à un agent des douanes, autant le faire dans une tenue qui ne risque pas de nous discréditer d’entrée de jeu. Non, décidément, il me parait plus sage de passer bricoler quelque chose dans le secret de ma garde-robe. Je m’appuie légèrement sur lui, puis sur l’accoudoir du fauteuil, pour faire se redresser ma capricieuse colonne vertébrale, et me jeter sur mes cannes avec une énergie retrouvée.

« Je vais courir enfiler quelque chose d’un peu plus approprié. Mon téléphone est sur la table du séjour, là-bas, et si Charlie sonne, tenez-vous prêt. Je ne connais pas de chauffeur plus efficace, mais quand on la presse, elle a tendance à rouler un peu… sèchement. » Je jette un petit coup de menton en direction de sa tasse. « Dépêchez-vous de finir votre thé, si vous voulez. Et si vous ne savez pas quoi faire prenez cinq minutes pour ramasser les fruits que j’ai envoyés rouler ici et là, vous seriez un ange… »

Et sur ces belles paroles, je m’empresse de disparaître dans le couloir, la tête déjà pleine de plans de batailles vestimentaires. Il faudrait jouer serré, mais c’était tout à fait réalisable si j’enfilais un pull et un jean par-dessus mon attirail…
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MessageSujet: Re: Free your mind and your ass will follow [Nathan]   Ven 19 Mai - 2:01

Une brise légère soulève le rideau à la fenêtre et gonfle un instant son étoffe comme la voile d'un bateau, avant de discrètement s'évanouir. Nathan a perdu son regard sur les toits bleus mansardés d'un immeuble haussmannien où roucoule une bande de tourterelles frileuses blotties en rang d'oignons. Il caresse des yeux la silhouette rondelette qu'elles se font en gonflant leur plumage, et gratte du bout des ongles les rebords de sa tasse de thé. Perdu dans sa contemplation, il finit doucement de dériver sur le dos hérissé d'une mer de panique, et se laisse échouer sur une grève plate et grise qui se prête mieux à la réflexion sans doute, mais aussi à la préoccupation et à l'amertume.
Ces dernières conclusions, aussi convaincantes qu'elles soient, éveillent en lui de nouvelles inquiétudes. Il avait dû payer le mois dernier un trajet en avion à Yoko pour la renvoyer en Allemagne et si, sur le moment, il avait pensé pouvoir combler tranquillement le  trou imprévu qu'avait creusé dans ses économies ce vol Philadelphie-Berlin, il ne se doutait pas qu'il devrait remettre le couvert en si peu de temps... Les sommes astronomiques qui s'additionnent dans sa tête lui donnent un peu chaud. Il tire furtivement sur son col et déglutit en jugeant soudain que l'argent serait le cadet de ses soucis dans tout cet infâme embrouillamini.

Une main vient cependant le surprendre au milieu de ses idées noires et un frisson s'élance le long de sa colonne vertébrale, alors qu'elle se pose sur son épaule avec une prudence féline. Il se retourne vers la maîtresse de maison – Aline – et la dévisage avec cette sorte de stupeur mêlée de joie timide que causent les élans de bonté, toujours inattendus mais brillants, comme des météores qui traversent un ciel trop terne pour en raviver les éclats.
Il scrute un moment cette vieille femme dont les deux yeux clairs sont comme un ciel bleu au-dessus d'un visage généreux qui fait de son mieux pour dissimuler sous une apaisante lumière l'ébullition qui doit être celle de son esprit. Il remarque, à l'occasion d'un rayon de soleil qui rebondit fugitivement sur un carreau, que quelques fils d'or traînent encore dans l'étoffe décolorée de sa chevelure. Comme toute la personne d'Aline, elle semble rechigner à éteindre ses anciens feux.
Ses yeux à lui s'attendrissent au spectacle de cette détermination chaleureuse qui anime la Parisienne et il esquisse un petit sourire reconnaissant, et même assez charmé.
C'était inouï qu'elle soit si naturellement portée à l'aider, en ne sachant presque rien de lui et en tenant bien compte qu'il n'était pas disposé à l'éclairer de quelque façon que ce soit sur la façon dont il avait atterri ici. Il supposait que bien des gens auraient trouvé la situation assez louche pour l'enfermer dans une pièce ou même le laisser s'enfuir, appeler illico la police et leur donner son signalement. Aline, elle, lui laissait une chance et c'était peut-être le pas le plus gracieux que Nathan connaissait de la danse humaine. En tout cas, cela assurait à la vieille dame son respect sincère, ainsi que son amitié.

« Je ne sais pas quoi dire... souffle-t-il, avec toute l'humilité du monde. Enfin, à part... merci. Merci infiniment de votre bienveillance. Je ne sais pas non plus quoi faire pour la mériter. »

Il offre un autre sourire très doux à Aline et vient couvrir sa vieille main de la sienne, tandis qu'elle serre amicalement ses doigts noueux autour de son épaule. Ce contact lui est agréable, chaleureux, serein, et il respire d'un souffle plus paisible. Elle a des mains toutes en soie, comme celles des dames distinguées de la maison de retraite attenante à l'hôpital de Charlotte. C'étaient souvent d'anciennes professeures, des artistes brillantes ou des rentières de grande fortune délaissées par leurs enfants. Quand il était petit, il aimait leur rendre visite, s'asseoir auprès d'elles et écouter leur conversation dont le raffinement suranné semblait pétri par une éducation d'un autre temps. C'était un autre univers.

Ses grands-mères à lui étaient différentes. Elles n'avaient pas reçu d'éducation et il les adorait pour ce qu'elles étaient : deux vieilles femmes courageuses et optimistes qui avaient traversé une vie de pénible besogne. L'une avait travaillé comme bonne pour des familles aisées dont elle avait élevé les enfants blancs, et l'autre avait quitté la Réunion pour la métropole après qu'un cyclone eut dévasté la maison de ses parents, puis trouvé un poste de femme de ménage dans un hôpital, où elle avait rêvé jusqu'à la retraite de trouver une place d'infirmière. Elle avait fondé tous ses espoirs et misé toutes ses finances dans les études de sa fille unique, qui avait grimpé depuis à des échelons dont sa mère ne s'était jamais permis de rêver pour elle.
Leurs histoires étaient loin des contes que ses vieilles élégantes lui faisaient de leurs voyages à Téhéran, de leurs belles maisons au quartier des ambassades, de leurs concerts, des bouquets qu'elles recevaient de leurs admirateurs et de marathon de rencontres scientifiques à travers l'Europe à bord de l'Orient Express.

Ces mains à la peau fine, douce et fripée, semblables à des pétales de rose fatiguées, portaient des stigmates aussi mystérieux que les paumes solides et caleuses des gens dont l'existence avait requis des travaux de force.
Nathan redevient doucement songeur, bercé par cette étrange torpeur qui monte encore en arabesques depuis le fond tiède de son thé. Il observe cette intrigante inconnue assise à ses côtés, Aline, en laissant vagabonder librement son imagination. Qui était-elle ? D'où venait-elle avec ses discours hardis de général des armées et ses surprenantes invectives de charretier ? D'où tenait-elle ses plants de cannabis cachés au fond de sa salle de bains et ses mains de grande dame toutes satinées ? C'est un curieux imbroglio que cette femme et Nathan se demande s'il ne préfère pas pour le moment contempler son bouillonnant manège et s'étonner à chaque seconde de sa singularité plutôt que connaître immédiatement le fin mot de son énigme.
Il avait un goût immodéré pour ces charades humaines, et Aline était frappante de contraste avec ce qu'il se figurait des gens qui habitaient le seizième arrondissement parisien. Il se plaît quelques instants à se la représenter, avec son bon cœur, ses moues revêches et son justaucorps fluo, parmi les hordes de banquiers qui nichaient ici comme des rapaces et il sourit secrètement, d'un petit trait malicieux, gardant sa main noire sagement posée sur la main d'Aline, blanche, marbrée de nuances de rose et de veines bleutées.

« Votre proposition est adorable, mais vous pouvez vous rassurer : mes grands-parents – Jadeline et Elikia N'Diaye – ils habitent aux Quatre-Routes, à la Courneuve. » Sa voix est un murmure poli, pénétré d'une chaleureuse gratitude. « En cas de problème, je m'en voudrais de vous causer davantage de souci, j'irai frapper à leur porte... Je vous donnerai de mes nouvelles, quoi qu'il en soit. Si vous le souhaitez, du moins. »

Il se laisse lentement tomber dans le dossier moelleux du canapé, tandis qu'Aline, elle, se relève aussi énergiquement qu'elle semble en avoir l'habitude, décidée à changer sa tenue d'aérobic pour un habit plus conventionnel. Il acquiesce silencieusement, à son choix, ainsi qu'à sa requête, et la regarde s'éloigner dans le couloir puis refermer la porte de sa chambre derrière elle, en finissant d'un trait sa tasse de thé.
Il se sentait étonnamment détendu depuis quelques minutes. Bien sûr, il préférait cela à la terreur qui l'avait ébranlé tout à l'heure, mais c'était troublant de faire face à tant d'inquiétudes avec une telle... sérénité ? Il n'était pas de nature nerveuse, mais en ces circonstances, il comprenait mal comment il parvenait si facilement à retrouver son calme.

Clignant des yeux avec perplexité, il finit par se relever et se permet d'aller jusqu'à la cuisine pour laver sa tasse de thé. Très songeur, il la laisse à sécher sur la paillasse de l'évier puis revient dans le salon pour ramasser toutes les oranges et les noix qu'Aline a fait rouler aux quatre coins de la pièce. Il n'est pas certain qu'il soit très hygiénique de remettre tout ça dans le sac en papier où la propriétaire des lieux l'avait fait respirer, un peu plus tôt, alors il se contente de les poser en équilibre sur le comptoir où il lui semble qu'est leur place.
Puis il prend le temps de reboutonner son manteau et reprend son ordinateur qu'il avait abandonné sur la table pour l'installer sagement sur ses genoux en se rasseyant sur le canapé. Il attend, dans le silence spacieux de l'appartement, jette un coup d’œil à la télévision où se déhanchait tout à l'heure une blonde aux proportions idylliques, puis égare de nouveau son attention sur les toits du seizième, derrière la fenêtre encore grande ouverte. Il songe à la refermer, malgré le bon air dont sa poitrine aime à se gonfler, mais l'entrain provocateur d'Imelda May, dans le fond de sa poche, l'avertit de nouveau de la réception d'un sms.
Nathan sort machinalement son portable et découvre un selfie faussement scandalisé d'une petite coupe au bol orange dont les yeux s'écarquillent tous grands de désapprobation.

Tu nous abandonnes alors ? Que fais-tu de tes priorités, Monsieur le grand Défenseur de bonnes causes ?

Il secoue la tête dans un petit soupir, entre la lassitude et l'amusement, et discerne en arrière-plan, sur le cliché, ses collègues de travail encore affairés dans le terminus de l'aéroport. Un pincement de culpabilité lui serre le cœur, et la gorge, et il se promet que demain dès les premières heures, on le trouverait à son poste parmi eux.

Hochant la tête pour lui-même avec toute la fermeté nécessaire, il pince ses lèvres et affronte le regard rieur de Shanti un moment encore.
Et un vertige le traverse.

C'est comme se laisser porter par un rêve, reprendre doucement conscience sur son édredon, ou passer de l'autre côté du miroir. Nathan se réveille. Il est debout, devant la porte vernie de son appartement, son téléphone à la main. Il fixe le numéro #9 élégamment sculpté dans le bois, le cœur battant.
Quoi...?

Ses jambes sont en coton, en guimauve, en n'importe quoi de faible et de flageolant, alors qu'il fait un tour sur lui-même pour reconnaître le couloir sobre du dernier étage des lofts Southstar. La surprise émeut à peine sa petite cervelle engourdie, qui assimile seulement les nouvelles données avec une hébétude de somnambule.

Il est rentré chez lui. Il trouve la clef de son appartement, dans une de ses poches, et la glisse dans la serrure. Il ouvre la porte. Sa bicyclette bleue l'attend dans l'entrée, appuyée sur sa béquille comme si de rien n'était. La lumière l'inonde depuis les immenses fenêtres du salon, où une voix très accentuée s'élève en roulant paresseusement ses syllabes :

« Nat' ? C'est toi ? T'es déjà rentré ? »

Nathan reste planté devant sa porte, vidé.
Est-ce que ça venait de se reproduire...?

Un grand jeune homme en hoodie violet, au teint olivâtre et aux boucles noires fait irruption devant lui et l'examine d'un œil intrigué.

« Je... » Nathan plisse un regard désespéré vers son colocataire. « ...An-andrea ?
Ben, oui, quoi ? Qu'est-ce qui t'arrive ? T'as vu un fantôme ? »

Andrea plisse les longs cils de ses yeux rêveurs et éclate d'un joli rire doré. Il s'approche félinement de son ami et lançant une main par-dessus son épaule pour refermer la porte derrière lui, il pose délicatement ses lèvres charnues sur les siennes. Ce léger baiser fait efficacement chavirer le cœur de Nathan et le sort soudain de l'inertie nauséeuse où il était plongé. Il se retrouve nez à nez avec le jeune émigré, dont le regard commence à se teinter d'inquiétude, derrière son pétillement ordinaire.

« Eh ben, je croyais que tu avais refusé de déjeuner ce midi en tête-à-tête avec moi à cause de tes menues obligations... ? » Nathan entrouvre la bouche, presque affolé, et détourne la tête à droite, et à gauche, comme un étourneau perdu, pour éviter la langueur curieuse de ces deux yeux-là. « Eh... ? reprend Andrea. Tu voulais pas manger rapidement en ville avant de rejoindre le tribunal... ?
Si... Si, si, mais je ne me sens pas... pas très bien. »

Est-ce qu'il avait rêvé... ? Il était peut-être tombé sur la tête, il avait peut-être trébuché en entrant dans ce McDo, tout à l'heure... ? Il...?
Le selfie de Shanti le nargue ostensiblement dans le creux de sa main.

Il prend une inspiration fébrile et Andrea, lui, se charge de l'entraîner jusqu'au salon. Il pose une main impérieuse sur son épaule pour le forcer à s'asseoir sur le cuir du canapé et Nathan s'y effondre sans résistance.

« Assieds-toi. Là... T'as encore un peu de temps devant toi de toute façon, non ?
Oui... Oui, je crois.
J'espère que tu seras plus loquace à ton audience de cet après-midi alors ! Je vais nous faire une omelette avec les restes, repose toi un peu. Tu te surmènes, tu le sais, ça ? »

Andrea continue de bavarder comme un beau merle en prenant le chemin de sa cuisine.

« Shanti va t'emmener ou tu me fais l'honneur de tes petites fesses à l'arrière de ma mobylette ? Je pourrais te déposer sur le chemin du boulot.
Mh... »
Un petit sourire malicieux trouve faiblement son chemin jusqu'aux lèvres de Nathan. « Et que vont dire les jurés en me voyant arriver en compagnie d'un voyou dans ton genre ?
Eh ben... 'Quel veinard !' »
Un autre rire lumineux lui parvient, alors qu'Andrea paraît un instant au seuil de la cuisine, en battant quelques œufs dans un saladier. « Et ils auraient raison ! »

Nathan rit à son tour, d'une voix nerveuse et blanche, mais sincère, et il se laisse couler dans ce nouveau canapé comme un rescapé sur un radeau d'infortune. Puis il sourit au beau brun qui se rengorge comme un coq, quelques pas plus loin, et secoue la tête en peignant un air de grand prince sur son visage et en secouant élégamment une main dans sa direction.

« Bon, très bien, mon royal fessier s'accommodera du voyage, puisque c'est demandé si gentiment. »

Il continue de lui sourire, quelques longues secondes, le souffle gonflé de réconfort, et soupire en fermant délicatement les yeux. Le souvenir de sa plaidoirie remonte victorieusement du fouillis innommable de ses pensées.  
Il allait plaider, cette après-midi là. L'univers pourrait bien s'effondrer, il allait plaider, avec une pensée pour chacune des personnes qui auraient voulu le rendre possible. Une lourde inspiration remonte du fond de ses poumons et sa poitrine la soulève vaillamment. Il murmure du bout des lèvres.

« Merci... »
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Free your mind and your ass will follow [Nathan]

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