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 Are we the waiting? [Nathan]

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MessageSujet: Are we the waiting? [Nathan]   Ven 21 Avr - 2:09

~ Are we the waiting?  ~

Evénement. Rencontre entre Nathan Weathers et Thomas Doyle, le 5 mai 2017, dans un café de New York …


Depuis le début de l’année, le quotidien de Thomas s’était accélérée et il retrouvait sa vie de globetrotteur petit à petit et surtout, à marche forcée. Si le fait de voir du pays ou de revoir des lieux connus et exotiques n’était pas pour lui déplaire, l’absence de rationalité dans ces événements et le peu d’informations qu’il arrivait à rassembler à ce sujet avait tendance à lui miner le moral. Plus encore, depuis le premier évènement, il se posait maintenant la question du lieu d’où il disparaissait, de celui où il apparaitrait, des circonstances, de l’imprévisibilité et de tous les ennuis qui pourraient s’en suivre. Il en avait déjà fait les frais et il en gardait encore des marques fraiches, au-delà même des rencontres. Un nouveau monde et un nouveau réseau s’ouvrait à lui et il n’en mesurait pas encore exactement les effets qu’ils soient positifs ou négatifs … Sur le plan légal et juridique, ça lui posait bien des problèmes qu’il éludait pour l’instant. Mais même sans aller jusque-là, il éprouvait une grande difficulté à cacher, s’excuser et trouver des raisons pour expliquer ses absences ou bien des voyages incongrus. A mesure que les choses avançaient et se complexifiaient, Thomas se rendait compte qu’il avait grand besoin de trouver des excuses cohérentes et des couvertures. Sans quoi, ces expériences deviendraient un problème sévère.

5 Mai 2017, New York, US

« C’est quand même dingue ce qu’il s’est passé ! Franchement, le truc le plus fou depuis … depuis … Je ne sais même plus depuis quoi. Et tu sais que des personnes ont mesuré le temps qu’il s’est passé, dix secondes. Dix secondes entières sans que rien ne se passe, pas d’électricité, plus d’internet, plus aucun protocole de sécurité, les places financières qui sombres, des accidents un peu partout … Et puis, notre temps réel, il a dix secondes de retard sur le temps mesuré ? Bon, on a déjà tous patché le problème, c’est sans risques maintenant, mais quand même ! Et personne n’est foutu de donner une explication ! Ça va alimenter les théories complotistes tout ça ! Il parait même que les rivières ne s’écoulaient plus, pareil pour la pluie et même une tornade dans le Colorado … »

Aiden marque une pause pour croquer dans son hamburger avant de tilter sur de nouveaux détails qui lui viennent et qu’il se sent obligé de partager avant même de finir sa bouchée.

« Mais voilà, pourquoi, nous on a pas été affecté, pourquoi on ne s’est pas arrêté comme tout le reste. Tu te souviens de Jérôme ? Un physicien franchouillard, il suivait des cours avec nous … Et beh ! Il m’a dit quand absence de détails plus significatifs, ils allaient tous finir par arrêter de chercher à comprendre. C’est quand même dingue non ? Hein ! »

Aiden passe sa main devant le visage de Thomas et il l’agite un peu plus vivement sous son nez, devant ses yeux, face à son absence totale de réaction. C’est assez vexant pour lui. Généralement, Thomas, son ami, porte le plus grand intérêt à ce qu’il dit et même quand ça ne l’intéresse pas vraiment, il feint la curiosité et lui porte suffisamment d’attention quoi qu’il arrive. Mais là, il est absent, il bouge une fritte de droite à gauche à l’aide de sa fourchette, sa tête repose dans le creux de sa main comme si elle pesait une tonne. Il est fatigué. Depuis l’incident du premier Mai, ils ont tous les deux beaucoup de travail pour rétablir des protocoles erronés à cause des dix secondes d’arrêt total. En omettant même les explications qu’on leur réclame. Il n’est pas rare, depuis ce jour, que leurs clients et même le gouvernement commence à leur réclamer des solutions pour pallier à un nouvel incident de ce genre … Comment luter face à un arrêt total de tout ce qui fait de la civilisation ce qu’elle est et du Monde, sa nature. A cela s’ajoute, que ce jour, cette nuit plutôt, Thomas lançait et surveillait des tests sur un nouveau prototype qui n’a pas vraiment appréciait ce qu’il s’est produit. Autant dire qu’il avait désormais plusieurs mois de labeur à récupérer dans un lapse de temps assez restreint.
Il est finalement réveillé par le flash de son ami – qui ne sort jamais sans un appareil photo. Un bâillement plus tard, il se frotte les yeux sous les complaintes d’Aiden qui lui reproche son manque d’attention alors qu’il parle d’un sujet vraiment très sérieux.

« C’est important ! Si ça se reproduit qu’est-ce qu’on va bien pouvoir devenir.
− C’est au moins aussi important qu’hier et avant-hier, dit-il en s’étirant négligemment sur sa chaise. Et puis de toute façon, tu dormais à cette heure-là. » Il anticipe sa question. « Et moi, je venais juste d’émerger du canapé de la salle de repos et mes yeux ne voyait pas bien net les lignes qui défilaient sur mon écran. Tu vois, je n’ai pas plus d’explication que toi. »

Il a bien un lien probablement rapide et facile à faire, entre sa situation des derniers mois, d’autres événements et ce dernier, encore plus surprenant que les autres. Il n’en dira rien. Qu’est-ce qu’il pourrait bien lui dire de toute façon : « Oui c’est vrai, moi aussi, depuis quelques mois je me retrouve catapulter dans des lieux éloignés de centaines à des milliers de kilomètres … Ca a peut-être un lien avec ce qu’il s’est passé lundi. Tu ne penses pas ? » Non, vraiment, il n’y a aucune chance qu’une telle chose sorte de sa bouche.
Le restaurant grouille de monde qui n’ont qu’un sujet à la bouche, ce que tout à chacun nomme « le restart ». Il aura fallu moins de vingt-quatre heure pour qu’un nom soit mis sur un phénomène dont personne ne comprend rien et que les prédicateurs de la fin du monde ne sortent dans la rue pour annoncer la destruction et la désolation. « Expier vos péchés, la fin est proche. » Foutaise. Qu’est-ce qu’ils en savent, franchement ? Thomas sort un flacon d’aspirine de sa poche et prend deux cachets avant de prendre une nouvelle fritte dans son assiette et de consulter l’heure sur une grande horloge mécanique sur le mur derrière Aiden.

« T’es grognon, aujourd’hui. Et sinon, la famille, ça va ?
Grognon, non, fatigué, un peu plus et puis, ils pourraient tous parler moins fort. On n’est pas au marché.
− Hum, ça va pourtant. Enfin, pour Manhattan. La famille ? Et ton frère, comment va sa femme, l’accouchement est pour bientôt ?
Oui, oui, ils vont tous très bien. Et non, mon père ne m’a rien dit sur le redémarrage ou peu importe comment ils l’appellent dans les couloirs de l’armée ! »

Aiden stoppe sa fourchette en vole alors qu’il s’apprêtait à finir sa dernière fritte qui retombe dans son assiette.

« Je n’ai rien demandé, Thomas.
Ca va, je ne suis pas fou quand même, je t’ai distinctement entendu me le demander, ‘La famille ? Ha ! Et ton père n’aurait pas des infos ? Aller partage un peu.’, non il ne m’a rien dit. Et il ne me dit rien parce que je ne lui demande rien.
− Mais non, je demandais juste comment se passait la grossesse de ta belle-sœur. Oui, j’ai vraiment très envie de te poser cette question. Mais, comment tu … »

Cette fois, c’est au tour de Thomas de poser sa fourchette et de fixer Aiden dont le regard circonspect dénote sa surprise et de nouvelles questions qui commencent à lui venir. Le bougre est d’une perspicacité à toute épreuve. Thomas recule sa chaise et s’apprête à se lever. Ce qui a pour effet de stopper nette Aiden dans sa phrase, il enchaine sur une autre, par réflexe.

« Où tu vas ?
J’ai oublié, j’ai un rendez-vous. » Il ne ment pas, et ça se voit à sa façon de pointer l’horloge. Mais il s’agit aussi d’une feinte pour éviter ses nouvelles questions sur l’incident. « Je vais prendre un peu l’air avant, et puis tu as du travail à terminer si tu veux prendre ton week-end, tu as oublié ?
− Ouais, ouais … non j’ai pas oublié ce calvaire. »

[ ▪ ▪ ▪ ]

En marchant vers le lieu-dit de leur rencontre, Thomas se disait qu’il aurait pu prendre un peu plus de temps pour contenter ce pauvre Aiden submergé par toute une pile de questions qui ne trouvent pas réponses et qui n’en trouveront peut-être jamais. Mais, ça faisait bien deux jours qu’il en parlait sans cesse et surtout qu’il ressassait les mêmes faits et les mêmes questions. C’est un point caractéristique chez Aiden, il n’arrive pas à outrepasser pour mieux avancer, il a besoin des réponses et des bonnes, rapidement et efficacement. Bien heureusement, il ne subissait pas encore tous ces effets étranges, même après les événements du premier mai … Si tant est qu’il y ait un lien fort entre le « restart » et les « téléportés » comme Thomas aime à les – et se, au final – qualifier.

Finalement, il en savait assez peu sur la personne qu’il allait rencontrer dans ce petit café à quelques pâtés de Central Park et proche du fleuve Hudson. C’est Aline Brillant, parisienne et rentière, qui les avait mis en contact. Après une menue conversation, il apparut que les sujets, qu’ils abordaient, n’étaient pas nécessairement adaptés à un échange à distance. Plus encore, si l’on admet qu’ils ne sont qu’à deux heures de route l’un de l’autre. Ce serait aussi la première fois que Thomas rencontrerait une personne subissant les mêmes phénomènes étranges sans le subir lui-même …

A destination, il jette un coup d’œil à travers la vitrine, puis à sa montre, il est en avance. Il sort son portable pour vérifier qu’il est bien devant le bon café puis qu’il n’a pas reçu d’annulation … Il ne serait pas improbable que Nathan se désiste au dernier moment. La méfiance et l’inconnu font des ravages. L’idée lui était bien venue à l’esprit l’espace d’un instant, la veille au soir. D’ailleurs, Thomas aurait probablement hésité plus longuement s’il n’avait pas un minimum confiance et s’il était moins curieux … Il range l’appareil dans la poche intérieure de sa veste bleu marine et il fourre ses mains dans ses poches en s’adossant à une rambarde, dos à la chaussée. Il ne lui restait plus qu’à attendre patiemment … en espérant ne pas attendre trop longtemps et ne voir personne arriver.
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MessageSujet: Re: Are we the waiting? [Nathan]   Dim 7 Mai - 19:01

Il devenait impérieux d'agir. C'était un sentiment d'une grande clarté qui avait fait son chemin dans l'esprit de Nathan, depuis que Yoko était apparue comme une féerie dans son cabinet et avait fait sauter à la dynamite les soubassements les plus rationnels de son existence. Il avait longtemps pataugé dans les froids marais de l'incertitude, de l'impuissance et de l'angoisse, où ses pieds s'étaient embourbés et où seuls quelques feux follets s'étaient plu à guider ses pas. Aujourd'hui, il avait renoncé à les suivre.
Il était toujours aussi perdu, à vrai dire. Aussi perdu que Blaise Pascal en personne, lorsque autrefois, il découvrait la réalité du vide et l'infini de l'espace où on avait au commencement du monde suspendu cette pauvre Terre. C'était aberrant, à une époque où l'adage croyait bon de dire que la nature avait horreur du vide. En réalité, c'était les hommes qui avaient peur du vide. A leurs yeux, le Créateur n'aurait pu faire le monde sans que tout y trouve sa juste place ; car tout est en Dieu et Dieu habitant le monde, Il ne saurait dans sa perfection connaître le défaut de la vacuité.
Pour les contemporains de Pascal, le monde était plein. C'était une loi de la nature fort solide pour chacun et pourtant, il avait bien fallu faire face aux preuves empiriques qui démontraient le contraire.

Bien sûr, dans les circonstances qu'il vivait aujourd'hui, Nathan n'avait à sa disposition aucune preuve empirique pour en déduire une théorie sur les phénomènes nouveaux qui se heurtaient au schéma grossier que la science humaine avait esquissé de la nature. Au mieux avait-il fait l'expérience concrète qu'on s'était glorieusement planté sur toute la ligne. C'était plus vertigineux qu'il ne saurait dire.

Nathan attend un train sur le quai de la gare de Philadelphie, une sacoche sous le bras et un gros livre entre les mains. Il aimait se dire que le temps où il était obligé d'attendre lui était offert pour s'arrêter et réfléchir. Seulement il arrivait comme ce jour-là, que cette pensée ne suffise pas à combler la terrible frustration de ne pas être occupé à résoudre d'urgents problèmes. Mais il veut prendre sur lui et il s'efforce de ne pas décoller son nez des pages racornies de son bouquin. Il avait retrouvé ce matin-là dans sa bibliothèque une vieille édition en français des Pensées à la couverture jaune moutarde et au papier imprégné de poussière. Il lui avait semblé pouvoir dénicher parmi ces fragments peut-être un secret pour vaincre ses nouvelles insomnies, ou une sagesse quelconque pour vivre en paix dans un monde qui resterait encore longtemps muet sur ses mystères.

« Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. »

C'était de ces phrases qu'on avait tant et tant entendues qu'il n'en restait finalement plus qu'une mystérieuse suite de sons qui résonne familièrement dans les esprits. C'était le genre de formules qu'on sortait d'un air de fin connaisseur entre gens cultivés, une flûte de champagne enfilée entre deux doigts. On n'en interrogeait plus le sens.
Mais quand on y était confronté pour de vrai, c'était une toute autre histoire. Il mouille soucieusement un de ses doigts et tourne la page. La lumière timide de ce matin de mai vient jeter quelques reflets étoilés sur les verres de ses lunettes de soleil, comme à la surface de l'eau.

« Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti.
Que fera-t-il donc, sinon d'apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel de connaître ni leur principe ni leur fin ? Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu'à l'infini. Qui suivra ces étonnantes démarches ? L'Auteur de ces merveilles les comprend. Tout autre ne le peut faire.
Manque d'avoir contemplé ces infinis, les hommes se sont portés témérairement à la recherche de la nature, comme s'ils avaient quelque proportion avec elle. C'est une chose étrange qu'ils ont voulu comprendre les principes des choses, et de là arriver jusqu'à connaître tout, par une présomption aussi infinie que leur objet. Car il est sans doute qu'on ne peut former ce dessein sans une présomption ou sans une capacité infinie, comme la nature. »


Un gros soupir soulève ses poumons et file lentement entre ses lèvres. Il ferme un instant les yeux. Un train à grande vitesse passe derrière lui dans un fracas indescriptible, sans s'arrêter à quai. Machinalement, il redresse son casque dans ses cheveux épais, balançant doucement sa tête sur la soul douce-amère de C.R.E.A.M. du Wu-Tang Clan, et il passe son pouce sur le pin's accroché à sa veste couleur orange brûlée. C'est un petit badge métallique, tout rond, et noir, où des lettres dorées luisent sous les faibles rayons du soleil et forment un « Struggle with me », dans un cerclage qui renferme également deux mains accrochées fermement l'une à l'autre.
Ses cheveux, il y avait quelques temps qu'il avait décidé de les laisser vivre leur farouche existence, malgré les commentaires de ses collègues. De toute façon, il en prenait soin, et si ses boucles commençaient à former une touffe bien sympathique sur sa tête, on finissait par se dire que cette « extravagance » de plus le démarquait aussi efficacement dans le métier que ses costumes hauts en couleurs. Les gens s'y feraient. Nathan avait bien d'autres préoccupations en tête, en ce moment, que de se demander chaque jour que Dieu faisait si Monsieur le Juge et Juris Doctor Whitey-Whitebread lui trouverait ou non une tête de racaille du ghetto.

Les derniers événements lui avaient fait subtilement revoir l'ordre de ses priorités. Les dossiers s'amoncelaient partout dans son bureau et celui de ses associés depuis le Redémarrage. En d'autres termes, c'était le chaos – c'était le chaos depuis un certain temps dans sa vie, avec toutes ces expériences de téléportation sauvage : il fallait préserver ses forces et choisir son combat. Il s'épargnerait donc la peine de se plier aux exigences ordinaires du racisme institutionnel. C'était assez comme ça.
Il avait des clients qui lui téléphonaient à toute heure du jour et de la nuit pour saisir le tribunal contre leurs assureurs, et bien que cela s'éloigne grandement de sa spécialité, il était bien forcé d'accepter les affaires – tout en gardant une place au chaud pour les petits récidivistes de Camden, habitués de son cabinet, dont la première idée avait été de profiter du désordre pour mettre du beurre dans leurs épinards. Il y avait également le camp d'en face : les propriétaires vandalisés qui trouvaient encore la foi de prendre le chemin du 304, Market Street. Puis, entre deux dossiers, il traînait son frangin derrière lui dans des foyers de familles défavorisées, ça et là, qui n'avaient pas encore retrouvé l'électricité ou dont la voiture emboutie pouvait être réparée avec les moyens du bord. Lionel, grand adepte du système D, râlait beaucoup mais coopérait efficacement. Là-bas, Nathan sentait le fumet familier des émeutes qui s'élevait encore discrètement de ces quartiers...
Et cela ne faisait que cinq jours que l’Événement s'était produit. Autant dire que la besogne est loin de s'amenuiser et qu'il n'a pas beaucoup dormi depuis.

Mais aujourd'hui, très exceptionnellement, il n'est pas en tenue de travail. Il a enfilé un jeans, sa paire de mocassins rouges colorés de motifs imprimés inspirés des Wax africains, et sa veste par-dessus un t-shirt marrant où se trouve imprimé un crocodile bleu ciel. Bien sûr, sa sacoche était lourde d'un tas de documents et de son ordinateur, mais son entretien de ce midi l'éloignait de ses obligations professionnelles. Il n'y accordait pas moins d'importance, cependant. En fait, il trépignait d'impatience et il ne parvenait à lire les petits caractères de son livre qu'en dents de scie.

« Ainsi s'écoule toute la vie ; on cherche le repos en combattant quelques obstacles et si on les a surmontés le repos devient insupportable par l'ennui qu'il engendre. Il en faut sortir et mendier le tumulte. »

Ah, sans blague ! Merci, Pascal.
Ce qui était ennuyeux, avec lui, c'était ce maudit défaitisme. Nathan secoue la tête, porté par un très vif agacement. Il tirait un certain soulagement à lire sous la plume d'un tel génie qu'on pouvait admettre qu'une infinité de choses surpassaient la raison et qu'en certaines occasions, il n'y avait qu'à croire et suivre son sentiment. Nathan était imprégné de ce sentiment jusqu'à la moelle : il était devenu immense, brûlant, éblouissant, si puissant qu'il n'y avait plus moyen de l'ignorer – cela semblait même inadmissible de le faire, ou de se penser trop petit pour contenir ou supporter pareille exigence.
A quoi bon croire en quoi que ce soit, s'il ne servait à rien d'agir ?

Il avait accepté de ne rien comprendre à tout ce bazar avec autant d'humilité qu'il pouvait en faire preuve, mais il ne tolérait pas pour autant l'idée de rester comme deux ronds de flan et de se tourner les pouces pendant que des gens se retrouvaient parachutés à des milliers de kilomètres de chez eux sans pouvoir compter sur l'assistance des autorités.
C'était l'objet de son rendez-vous à New York. Quelque chose qui s'approchait de trouver un coéquipier pour tenter de sauver le monde. Ça le remplissait d'une pure exaltation.

Il vérifie l'heure à sa montre et soupire de dépit. Enfin quoi, si ces fichues téléportations pouvaient finir par servir à quelque chose et lui faire gagner un peu de temps, ce ne serait pas du luxe, tiens ! Il peste silencieusement et se balance d'une jambe sur l'autre. L'attente lui semble interminable. Des fourmis lui montaient jusqu'aux genoux, il sentait qu'il ne pourrait pas rester en place bien longtemps, et pourtant le train n'arrivait que dans dix minutes. Ce que ça peut paraître long, dix minutes, quand on a l'impression que quelque chose d'énorme dépend de soi et de l'urgence qu'on y accorderait. S'il le pouvait, il aurait enfourché son vélo et rejoint New York en autant de coups de pédales qu'il l'aurait fallu.
Mais c'était ridicule.

Son cœur bat très vite et très fort. Il se mord la langue. Il n'était pourtant pas sujet au stress ou aux palpitations dans des occasions comme celle-là. C'était... bizarre. Il porte une main fébrile à sa poitrine, les sourcils. « Let the sunshine in » monte en crescendo dans les écouteurs molletonnés de son casque.

Ses yeux se voilent d'une bruine blanchâtre, son souffle se bloque dans un nœud de sa gorge. Il panique un instant, alors qu'il lui semble suffoquer. Son pouls lui martèle les oreilles.

Et puis il se casse la figure. C'est une chute sacrément longue.

L'idée lui traverse la cervelle en un éclair, le temps exact qu'il faut à ses fesses pour s'écraser durement contre le moelleux tout relatif d'un tapis. Sous le choc, son casque dégringole autour de son cou et il ouvre de grands yeux écarquillés sur une femme noire coiffée d'un très beau foulard à l'Antillaise qui le fixe en retour avec tout autant d'intensité. « Let the sunshine in » continue de brailler en sourdine alors qu'il lève la tête pour couvrir du regard la large pièce où il vient de tomber.
Parce que dans le monde de Nathan, ce genre d'aberration spatio-temporelle, c'est presque devenu trivial, voyez-vous. Son myocarde est encore tout ébranlé et il a un peu envie de vomir, mais... bon. Il n'était plus à une fois près. Il fallait seulement prier très fort pour n'être pas tombé trop loin de New York, ou du moins pour pouvoir encore rallier la ville en train d'ici midi.
Il ferme vivement les yeux, puis les rouvre dans un sourire résigné sur la femme qui se tient toujours devant lui.

« Bonjour... ?
...bonjour. »

Elle parle anglais, Dieu soit loué. Nathan pousse un petit soupir soulagé et entreprend de se relever en inspectant les environs.
Et c'est là qu'il réalise une chose.

La femme, devant lui, une quarantenaire au visage rond à moitié mangé par de grosses lunettes en écailles de tortue, tient entre ses mains une échelle et le scrute d'un œil méfiant. Au-dessus de leurs têtes est accroché un comptoir, et par terre, quelques guirlandes garnies d'ampoules vintage éclairent leurs pas. Des tables et des chaises gisent un peu partout comme sur une plage après un naufrage, ainsi que des tasses et des verres cassés, des serviettes, des coussins et divers éléments de décoration comme ces cadavres de plantes en pot ou ces innombrables boîtes de thé qui devaient sans doute remplir les étagères dont les murs étaient tapissés. Une odeur forte et boisée, tissée d'un parfum épicé, s'en échappe et flotte capiteusement dans l'air. Nathan agite son nez et le frotte avec inconfort, comme le museau d'un chat. Difficile de donner une ambiance à l'endroit, étant donné le désordre qui y règne, mais cela ressemble à s'y méprendre à un café.
Sauf que dans un café normal, la porte n'est pas disposée pour des gens destinés à aller et venir au plafond et les fenêtres ne donnent pas sur le monde à l'envers. Parce que la porte a beau occuper une position absurde, c'est le seul objet qui s'occupe de vouloir faire sens dans cet endroit saugrenu, parce qu'elle relie bien la boutique au trottoir, aussi aberrant que cela puisse paraître, et les passants, dehors, sont en train de marcher la tête en bas.

Nathan sent à peu près toute couleur déserter son visage, comme tous les mécanismes qui produisaient encore quelques soupçons de logique dans son esprit déconstruit.

La femme balance son échelle sous son bras d'un geste habile et lui tend une main potelée pour serrer fermement la sienne. Il la lui offre mollement, trop absorbé par le spectacle de cette rue digne d'une scène de Lewis Carroll.

« Rokhaya Baradji, lance la tenancière, d'une voix aussi solide que sa poigne. Bienvenue au Wooden Leg Coffee... Je suis désolée, c'est arrivé il y a quelques minutes. J'allais fermer pour que personne ne tombe sur ce... chaos. Mais bon, quand ça se produit, ça devient un périple de tenter d'atteindre la porte, pour commencer.
Oui... Oui, vu comme ça... »
murmure Nathan d'une voix faible.

Sa raison vacille, sur le point d'abdiquer, tandis qu'il échange maladroitement ses lunettes de soleil avec ses lunettes de vue, pour bien s'assurer que ce délire n'est pas un mauvais tour que lui feraient ses sens – et en particulier ses pauvres yeux de myope.
Seulement, il n'y a rien à faire. Les gens marchent toujours à l'envers, les voitures roulent à l'envers et il a l'impression vertigineuse de flotter à ce plafond à la façon d'un ballon de baudruche. Il tique. Son bon sens s'élève brusquement de ses décombres, comme un révolutionnaire sur ses barricades effondrées, et Nathan se jette lui-même sur ses jambes pour rejoindre la tenancière qui appuie son échelle contre le mur.

« Mais... mais enfin qu'est-ce qui est arrivé, ici, au juste ?? Je veux dire... la porte... ?
La porte n'a pas bougé. Elle est fidèle à son poste. »

Rokhaya grimpe gaillardement à son échelle et colle – à l'envers lui aussi – un macaron magnétique sur sa porte-fenêtre, pour indiquer la fermeture prématurée de son établissement. Sous les yeux déconcertés de Nathan, elle s'efforce également de détacher son rideau à lattes et de le suspendre dans le sens adéquat – en bas de la porte – afin qu'il puisse se déplier et dissimuler les bizarreries de son intérieur.

« Alors c'est... c'est nous ?
Non, je dirais que c'est, euh. La pesanteur. C'est comme si elle s'était inversée. Je ne sais pas comment vous expliquer ça, je suis loin d'être une experte et je ne pense même pas que ce soit du ressort des spécialistes. C'est comme ça, et voilà. La nouvelle tendance, c'est de manger au plafond, mon p'tit gars.
Eh ben... Il se passe des choses étonnantes en ce moment, vraiment...
C'est le moins qu'on puisse dire. »

Descendue de son échelle, elle s'occupe de placer l'épais tapis sur lequel Nathan avait atterri sous le point de chute de sa porte, probablement pour éviter à quelques malheureux de se casser le coccyx. Il la regarde faire un instant, avant de se faire emporter par la brusque clarté d'une idée qui éclate parmi la confusion de ses pensées. Il coince son livre sous son bras, avec sa sacoche, et déniche son Smartphone dans la poche de sa veste orange. Il pianote bientôt sur l'écran jusqu'à l'application GPS et s'ébahit devant une donnée très improbable.
Il est à New York. Il a été téléporté à New York. Pas très loin de Central Park et de son lieu de rendez-vous.

« Ici, ça a commencé à dégénérer avec le Redémarrage. »

Encore abasourdi, il jette un coup d’œil fébrile à la tenancière qui l'observe elle aussi avec curiosité, en faisant quelques pas au plafond parmi les débris de ce qu'était son café. Il y a quelques autres personnes qui s'affairent à remettre de l'ordre en discutant à mi-voix, dans le fond de la pièce. Nathan les couve d'un regard brillant d'incompréhension et suit Rokhaya d'un petit pas timide alors qu'elle fait route, probablement pour ranger Dieu seul sait où l'échelle qu'elle porte toujours sous son bras.

« Et... et ça ne fait pas fuir votre clientèle... ?
Oh, si. Mais j'ai mes habitués. Luz et Raquel, Joe, Louis... Tenez, venez nous aider à remettre les tables sur pieds, vous voulez bien ?
Euh, oui. Oui, excusez-moi. Mais... enfin, ça ne vous perturbe pas plus que ça... ? »

Lui, ça le troublait, en tout cas, et plutôt deux fois qu'une, mais pas de ce trouble qui, à peine quelques mois plus tôt, l'aurait transi de terreur. Il était comme un gosse qui ennuie un drôle de crabe du bout de son bâton, à la fois captivé par sa découverte et méfiant de voir ses pinces se refermer sur ses doigts. Rokhaya le surveille d'ailleurs toujours avec intérêt derrière ses grosses lunettes écaillées, pendant qu'il relève une chaise où il pose soigneusement sa sacoche et son livre.

« Et vous, alors ? lâche-t-elle, sans cérémonie. Vous êtes mon premier nouveau client à ne pas avoir pris ses jambes à son cou une fois passée ma porte.
Oh moi, je... Enfin. »
Il s'empourpre légèrement, occupé à remettre une table sur pieds. « Disons que ce n'est pas le premier phénomène bizarre qui vient me surprendre dans mon ordinaire... Ça fait quelques mois que ça dure maintenant...
Ah. »

Ils se dévisagent tous les deux à souhait, sans réserve ni manières, comme deux bêtes curieuses mises nez à nez qui se reconnaîtraient soudain de la même espèce. Quelques étincelles fascinées s'allument dans leurs pupilles et ils se sourient bêtement l'un à l'autre.

« Moi aussi. » acquiesce Rokhaya, un sourire de conspiratrice aux lèvres. Elle esquisse un geste discret vers une vieille femme fatiguée au teint bistre, affairée à passer le balai derrière elle. « C'est arrivé à Luz également. Je peux pas vraiment fermer le café, c'est le seul endroit où on peut discuter entre nous de ce qui arrive. Et puis de toute façon, mon assureur ne couvre pas ce genre de sinistre...
Ça, je peux même vous assurer qu'il n'y accordera pas crédit par les temps qui courent...
lance Nathan, d'une voix qu'une pointe d'indignation rend plus assurée. Vous pouvez me croire, je suis avocat. Impossible de soutirer un sou à la moindre compagnie depuis lundi. »

Peu à peu, le café retrouve un semblant de confort humain. Les tables sont agencées proprement, couvertes de nappes blanches, les chaises bien disposées autour, les plantes rempotées dans la mesure du possible et les boîtes de thé empilées dans un coin. Le dénommé Joe a grimpé sur un tabouret et s'efforce de raccrocher une étonnante jambe de bois à son support mural, tandis que la vieille Luz continue de balayer le reste avec une lenteur opiniâtre, dans une démarche de somnambule. Nathan, lui, examine de nouveau son application GPS, fourrageant ses cheveux de son autre main, encore très étourdi par la suite d'événements qui l'avaient bringuebalé jusqu'ici.
La voix de Rokhaya l'interpelle soudain.

« Merci pour le coup de main... Monsieur ?
Weathers. Nathan, Weathers. »
Il met son portable en veille et le range dans sa poche, le front plissé de souci. « Dites-moi une chose... Nous sommes bien à New York ?
Parfaitement. Sur West End Avenue.
Ça, c'est dingue. »

Il déglutit, déconcerté par les conclusions qu'il aimerait tirer de cette nouvelle expérience de téléportation, mais décide avec méfiance de les remettre à plus tard. Il revient vers la gérante en rangeant son ouvrage dans son sac ;

« Je vais être honnête avec vous, Madame, je n'ai pas vraiment passé la porte de votre établissement, en réalité. J'étais à Philadelphie, il y a à peine deux minutes de ça.
Oui. C'est assez clair. Ne vous en faites pas pour ça. Asseyez-vous donc. Je vais vous faire un moca. Vous voulez un cheese cake ?
Eh bien... »
Il pince ses lèvres et fronce ses sourcils dans une petite moue incrédule. « Enfin, je vois mal comment vous pourriez me servir tout ça, ne vous donnez pas cette peine...
Dans la cuisine, tout est normal, vous allez voir. Et ne dites pas non, mon cher, j'ai besoin de me faire un peu de recettes, quand même. Sinon je vais devoir mettre la clé sous la porte.
Bon... Très bien.
Et puis entre nous, vous avez l'air d'avoir besoin d'un petit coup de jus ! »

Elle lui adresse un clin d’œil chaleureux et tourne énergiquement les talons, pendant que Nathan capitule et s'installe à une table, comme les autres clients de la maison. Il épie avec discrétion la tenancière qui passe la porte de son arrière-salle et, d'un bond habile, saute du plafond pour retomber inexplicablement sur le carrelage de la cuisine.
Bon...
Bon, bon, bon.

Eh bien, ce n'était peut-être pas la peine de se faire des nœuds au cerveau, non ?
Il avait bien assez de valises sous les yeux comme ça, après tout.

Il hausse des épaules et commence à déballer ses piles de dossiers et son ordinateur sur la table, contemplant avec une nouvelle satisfaction l'idée d'avoir gagné presque trois heures de son temps. Il dégaine son stylo, s'en arme, et attaque l'affaire la plus urgente d'un coup de plume incisif.

La matinée passe dans une singulière sérénité et les tasses de café s'amoncellent sur le bureau improvisé de Nathan. Il avait pris le temps de s'entretenir de leurs expériences respectives de l'effet Davis, avec la vieille Luz qui parlait un bizarre imbroglio d'anglais et d'espagnol, et sa fille Raquel qui buvait un thé très parfumé au gingembre et au santal.
Son empoté de réceptionniste, Kevin Henderson, l'avait appelé quatre ou cinq fois, incapable comme toujours d'appliquer les instructions que son patron lui avait pourtant imprimées et placardées au mur la veille. Depuis Noël, Nathan s'était fait à lui pourtant et tentait de lui réexpliquer chaque fois ce qu'il attendait de lui avec une alchimie étonnante de lassitude et de patience.
Et puis il s'était dégourdi les jambes en s'exerçant à sauter du plafond du salon au sol de la cuisine avec le même art que Rokhaya, pendant que celle-ci servait les rares clients avertis qui passaient la porte de sa boutique et s'écrasaient sur le tapis d'entrée.

Midi approche et une réflexion malicieuse fait son chemin dans l'esprit occupé de Nathan. Il relève son nez d'un dossier très complexe sur la responsabilité de l'hôpital Thomas Jefferson dans le décès d'une quinzaine de patients qui se trouvaient au bloc opératoire ou sous assistance mécanique aux aurores fatidiques de ce premier mai.
Un autre habitué passe l'entrée du Wooden Leg Coffee et se reçoit sur les fesses, tandis qu'un petit sourire amusé naît au coin des lèvres du jeune avocat. Il se saisit de son téléphone et commence à tapoter un message en se balançant sur les pieds de sa chaise.

« Bonjour, Monsieur Doyle ! Si ça ne vous dérange pas, je vous invite à déjeuner dans un autre café, j'ai découvert une chose parfaitement insensée... et ce que je pourrais faire d'encore plus insensé aujourd'hui serait de ne pas vous la montrer ! Je suis au Wooden Leg Coffee. Il y a déjà un moment que je vous y attends, en fait, et ceci tout à fait indépendamment de ma volonté. Je vous expliquerai. Voici l'adresse. »

Il l'inscrit avec autant de précision que possible, sous la dictée de Rokhaya.

« Il est indiqué que c'est fermé, mais il y a une place de prévue pour vous. Pardon pour ce caprice, mais je vous assure que ça vaut le détour ! Je vous offrirai le repas en dédommagement.
Nathan Weathers.
»

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Dernière édition par Nathan Weathers le Jeu 6 Juil - 14:53, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Are we the waiting? [Nathan]   Mer 28 Juin - 19:01

Quelques minutes s’écoulèrent, puis une dizaine avant que Thomas ne se suggère à lui-même qu’il était peut-être arrivé un peu trop tôt. Il prend donc la décision de rentrer dans le café et de s’installer à une table, le temps que Nathan arrive ou bien qu’il décide de lui envoyer un message que ce soit pour signifier son retard ou bien pour annuler leur rencontre. Une fois à sa place, il se frotte un peu les yeux puis les mains avant de jeter un coup d’œil à son portable qui lui semble bien trop calme pour refléter la réalité puis à la fenêtre, il regarde un moment les passants aller et venir. En moins de temps qu’il n’en faut, il constatait deux bousculades, un jeune homme nerveux qui frappait sur un horodateur et un café renversé. Un mug entier de chez Starbuck, ce qui provoque la encore un nouvel énervement. Rien de bien étonnant pour une rue passante de New York, non loin de Manhattan.
Une voix fluette, peut-être un peu trop dans les aigus, vient le sortir de sa torpeur. Un grand sourire aux lèvres, une jeune femme aux cheveux bruns lui demande s’il souhaite boire quelque chose, ou mieux, gouter à leur donut spécial. Une petite merveille à croire ses dires.

« Je vais prendre un café. C’est un peu tôt pour les donuts.
− Ce n’est jamais trop tôt pour les donuts, voyons ! Aller, je vous fais le premier gratuit, c’est pour la maison.
Le premier ?
− Vous en réclamerait au moins un de plus, je vous le dis !
Arr … » Il frotte un poil l’arrière de sa tête l’air pensif, mais il revient vite aux réalités bien banales de la vie et accepte la proposition sans broncher. « Allons-y, un donut. »

Un regard rapide a son téléphone lui suffit à prendre connaissance des cinq ou six notifications en attente. Au moins deux de ce cher Aiden, une autre du stagiaire et le reste de différentes personnes avec qui il interagit souvent. Au-delà, un message de son frère visant à lui rappeler qu’il est invité demain soir pour un repas de famille, suivi d’une escapade en ville si tout se passe bien. Il saisit son pc portable dans son sac et cherche un moyen de se connecter, par chance il n’a pas besoin de faire preuve d’une grande ingéniosité, le café où il se trouve propose une connexion. Il lui suffit juste d’utiliser quelques-uns de ses outils pour se tranquilliser quand à une potentielle écoute de ses connexions … Par qui d’ailleurs ? Papy, au comptoir ou bien madame, monsieur et leur quatre enfants un peu trop agités. Non, non, mais simplement par gage de prudence.
Il commence par répondre lascivement à son frère, en cherchant à savoir s’il ne serait pas possible de passer directement à l’afterwork. Non pas que l’optique de diner avec ses parents, sa sœur et son frère le dérange plus que cela, mais il craignait d’ores et déjà les tractations et injonctions du patriarche Doyle visant à le faire rejoindre son programme. Comme à chaque fois, quoique suite aux récents événements, Thomas ne savait pas trop comment son père réagirait. A n’en pas douter, il est sur la brèche, compte tenu de ses propres responsabilités. Sa réaction, face aux évènements encore difficile à expliquer qui le touchait lui-même au point de le propulser à l’autre bout de la planète, avait de quoi l’angoisser, à tel point qu’il préférait totalement éluder le sujet pour l’instant.

Le temps passe, soit il était très en avance, soit Nathan était très en retard. Par chance, ce temps sans distraction autre qu’un café et le fameux donut gratuit. Ce n’est qu’une fois la première tasse descendue qu’il reçoit un message de Nathan qui le fait sourire et grimacer à la fois. Au final, ça faisait un peu plus d’une heure qu’il attendait et son nouvel ami pouvait bien patienter un peu plus longtemps. Au moins le temps qu’il localise l’adresse et que son programme finisse de tourner. Alors qu’il pianotait l’adresse du café sur un nouvel onglet d’une Google map, dans un coin des séries de lignes de code blanches sur une console noire défilaient de bas en haut alors que des pages s’ouvraient et se refermaient dans son navigateur. Tout allait bien trop vite, même pour un œil averti, et à mesure que les pages défilaient, des points interactifs s’ajoutaient sur une carte du monde. A deux tables de la sienne, un jeune homme en costard cravate appelle la serveuse d’un geste de la main autoritaire et se plaint de la lenteur du réseau wifi.

« C’est inadmissible …
− Quoi donc ?
− La lenteur de votre réseau. Faites quelque chose ! »

Sur sa chaise, Thomas trépignait. Il lui aurait bien balancé quelques insanités bien senties, avant de lui renverser malheureusement son café sur sa belle chemise blanche étincelante. A vrai dire, il se sentait un peu coupable, la lenteur en question, il en était probablement la source. En s’en référant à son écran et aux graphiques qui y défilaient, il conclut bien rapidement qu’il était en train de pomper méchamment sur la bande passante de la frêle connexion haut débit du café …
Toutefois, la demoiselle ne lui a pas laissé le temps d’agir.

« Ici c’est un café, monsieur.
− Et alors ?
− La connexion est gratuite …
− Et alors ?
− Desserrez le nœud de votre cravate, ça vous sert trop et vous empêche de réfléchir comme une personne respectable.    
− Comment ? » De son côté, Thomas tente de retenir un fou rire, il l’aimait bien cette serveuse, elle avait du répondant, du chien ! « Quelque chose vous fait rire ! » Thomas pointe son index vers son torse en épongeant une larme du coin de son œil.
« Oui, oui vraiment. Vous ne connaissez pas l’adage qui …
− Raaah, taisez-vous … vous et vos futilités.
Vous ne voulez pas connaitre l’adage qui dit que … Non ? Vraiment ? » Conclut-il en fermant l’écran de son pc, avant de se lever et de récupérer ses affaires. « Pourtant, ça pourrait vous être utile, surtout dans ce genre d’endroit.
− Vous me menacez ?
Non … non, ce n’est pas la peine, vous comprendrez un jour. »

Thomas paie sa commande, il laisse un généreux pourboire en compensation de celui du gars à la cravate qui sera très probablement minable (comme son caractère). Il remet son sac en bandoulière, consulte l’heure et prend la porte.

Le chemin vers le nouveau point de rendez-vous est sans intérêt, une balade habituelle sur New York pas loin de Manhattan, l’excitation des passants, la nervosité des touristes, la cacophonie de la rue et le bal des taxis. Il lui faut bien une vingtaine de minutes pour parvenir audit Wooden Leg Coffee. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, vivre dans ce gigantesque quartier ne fait pas de vous un expert ou mieux encore un GPS sur pattes. Il faudrait une vie entière pour connaitre chaque recoin de Manhattan et plusieurs pour connaitre parfaitement New York.
Comme l’avait prévenu Nathan, la porte indiquait bien que l’établissement était fermé, et en posant la main sur la poignée, Thomas se sentait envahi d’un drôle de sentiment. Un sentiment flou mais permanant qui l’envahissait de plus en plus ces temps-ci. Il retire tout d’abord sa main de la poignée pour la regarder, l’air un peu ahuri. Puis il tente d’apercevoir l’intérieur de l’établissement mais il ne trouve rien de plus que pièce vide. C’est étrange comme point de rendez-vous, et puis est-ce vraiment raisonnable d’entrer dans un établissement fermé, quand bien même la porte est ouverte. Bon, au pire des cas, s’il se fait arrêter pour effraction, son nouveau camarade pourrait probablement le défendre, ou tout du moins le faire libérer sous condition. Au moins le temps que son frère ou son père ne débarque pour payer son amande et profiter de ce nouveau passif de criminel pour l’enrôler de force dans l’armée.  

Ni une, ni deux, Thomas entrouvre la porte et jette un coup d’œil dans la salle avant d’entamer un premier pas qui s’avère fatal. Il se retrouve happer par le plafond alors que la porte claque derrière lui. Il n’a pas vraiment le temps de se rendre compte de ce qui lui arrive qu’il se retrouve le fessier fermement ancré sur … le plafond du Wooden Leg Coffee. Thomas est pris d’un vertige, s’il devait faire de l’esprit, il se comparerait avec des œufs en neige ou bien à une crème renversée. Il lui faut un moment pour réaliser ce qu’il lui arrive, en atterrissant il s’est très légèrement cogné l’arrière de la tête sur le mur, ce qui lui fait probablement oublier son coccyx et ses poignets endoloris. Il secoue un peu la tête avant d’ouvrir doucement les yeux puis de les écarquiller bien grand. Voilà un nouveau monde qui s’ouvre à lui, un monde à l’envers, identique à celui qu’il connait bien mais dans le mauvais sens. C’est très déstabilisant. En levant les yeux « au ciel », c’est bien le sol qu’il voit et inversement lorsqu’il fixe ses pieds c’est le plafond qu’il foule.
Thomas a encore un peu la tête qui tourne lorsqu’une main lui est proposé. Il l’accepte et se relève d’un bond, comme pour vérifier s’il allait retomber.

« M-merci …
− Vous allez bien, pas de mal ? Je vous sers quelque chose pour vous remettre ? C’est fermé vous savez ? »

Il jette un coup d’œil à sa droite et puis à sa gauche. Certes tout est inversé, mais ça ne lui semble pas fermé le moins du monde.

« Non, enfin oui … Enfin. Je sais que c’est fermé mais j’ai reçu un message de … et puis après je suis tombé … au plafond et … un verre d’eau ne serait pas de refus. »


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MessageSujet: Re: Are we the waiting? [Nathan]   Jeu 6 Juil - 15:48

Le dossier « Thomas Jefferson » donne du sérieux fil à retordre au jeune avocat de Philadelphie qui a trouvé refuge au Wooden Leg Coffee et qui se râcle férocement la soupière, accoudé au-dessus de son énorme pile de papiers. Ses mains fourragent avec souci dans ses cheveux de coton et il lâche de temps à autre un gros soupir, lourd et pesant comme un ciel d’orage. Le Redémarrage ne bénéficiait d’aucun statut juridique, à la différence des catastrophes naturelles qui, en principe, constituaient des cas de force majeure. D’après le droit civil, on ne pouvait en imputer la responsabilité à quiconque – et l’hôpital aurait été sauf, puisque la charge aurait entièrement été assumée par l’État ou la ville, que le droit public désignait comme partiellement responsables.
Mais aujourd’hui, le droit civil ne protégeait pas l’hôpital Thomas Jefferson. Et à ce jour, on n’avait connaissance d’aucun arrêté ministériel pour remédier à ce flou juridique. Les dommages matériels avaient pour le moment été déclarés « non-assurables » par la plupart des compagnies et quant aux décès survenus à la clinique pendant les dix secondes les plus fatidiques de l’Histoire, certains proches des victimes avaient estimé qu’on devait trouver un coupable à blâmer de leur malheur et avaient saisi le tribunal. On se satisfaisait difficilement d’entendre dire que la mort de sa famille découlait d’un phénomène inexplicable. On préférait croire à l’erreur humaine, c’était plus facile à encaisser : ça donnait un visage au Mal.
Cependant, cette affaire était une impasse judiciaire des deux côtés, en l’absence d’une quelconque réglementation. La solution la plus adéquate consistait probablement à interpeler le gouvernement. Des pétitions circulaient depuis un moment, quelques juristes dont il faisait partie s’apprêtaient à rédiger une lettre ouverte. Mais en attendant, les dossiers s’accumulaient et croupissaient en tas au fond de son bureau.

La prochaine visite de Thomas est pour le moment la seule petite touche de couleur sur ce tableau morose et plus qu’extravagant, mais ce café jetait lui aussi une étrange lumière sur la peinture surchargée de son existence. Nathan relève la tête un moment de son travail et s’accoude distraitement, la joue lovée dans le creux de sa main, pour contempler ce petit rassemblement hétéroclite qui déjeune au plafond comme si de rien n’était.
C’était fascinant de voir réunis tous ces gens dont la vie avait complètement basculé et qui semblaient ensemble s’en accommoder avec une remarquable force de résistance. Ce spectacle lui restituait une foi et un courage intacts. Il fait un peu plus jour dans son cœur, quand la porte du Wooden Leg Coffee évacue un nouvel hurluberlu du vieux trottoir usé de West End Avenue et de la foule de raisonnables passants qui le foulent comme d’ordinaire pour vaquer à de sérieuses occupations. L’absurde petit monde clos du café happe son innocente victime qui est en réalité plus qu’un simple hurluberlu : c’est le fameux et très attendu Thomas Doyle qui atterrit au plafond à grand fracas, à peine amorti sur ses fesses dans sa chute.
En tout cas, entre deux petits éclats de rire étouffés dans la manche de sa veste orange, Nathan croit deviner que cet homme est bien celui qu’il attend, au moins en se fiant à l’expression de profonde perplexité qui lui afflige et froisse le front et lui écarquille les yeux. La gérante avait pris la peine de voiler la porte et d’indiquer que l’établissement était fermé, quelques heures plus tôt, aussi ce ne pouvait être que lui.

En attendant, Nathan revient assez difficilement de son hilarité, le visage écrasé entre ses mains, comme un môme qui s’étonne et rit inlassablement de la même blague. Toutefois, un élan de compassion finit par le rattraper alors qu’il observe de loin la tenancière porter secours au malheureux naufragé, dont le contrecoup choqué affleure sur chacun des plis effarés de sa figure. Il se mord la lèvre, pris d’un léger remords, et se relève pour aller à la rencontre du jeune homme qu’on remet sur pieds tant bien que mal.
Il se glisse derrière la patronne et pose une main discrète sur son épaule pour attirer son attention. Elle se retourne vers lui dans un envolé de perles et de tissus colorés.  

« Pardon… Rokhaya, je crois que c’est mon invité…
Oh… Je vois.
Monsieur Doyle ? »

La femme au foulard s’efface légèrement pour laisser passer Nathan, couvant toujours son accidenté d’un regard sincèrement inquiet.

« Oh… »

Arrivé devant Thomas, qui est tout à fait livide, Nathan plisse des lèvres et esquisse une mine où la contrition le dispute encore à l’espièglerie. C’est sur l’épaule du blondinet que s’envole maintenant sa main dans un geste de réconfort, et il lui sourit avec douceur.

« Je vous prie de m’excuser pour ce tour, mais… vous avouerez que ça vaut le coup d’œil, n’est-ce pas… ? » Son regard décolle du visage déconfit du grand gaillard habillé en bleu et plane avec amusement sur les tables de ce joyeux troquet. Mais il revient rapidement son invité, à qui il tend la main avec vivacité. « Je suis Nathan Weathers. »

Son sourire s’élargit d’enthousiasme, tandis qu’ils ouvrent les présentations en bonne et due forme et que Rokhaya, elle, les quitte un instant pour aller chercher un verre d’eau en cuisine. Elle passe dans l’arrière-salle du même petit bond habile que tout à l’heure, sous les yeux de Thomas, et Nathan lui laisse paisiblement le temps de se remettre du spectacle. Au bout de quelques secondes, il tente de le sortir de sa torpeur ébahi en refermant délicatement sa main sur son bras, afin de l’entraîner à ses côtés en direction de sa tablée. Sa démarche est énergique, néanmoins, et son visage toujours aussi épanoui et confiant.

« Un brunch, ça vous tente ? Je fais de la place et on pourra déjeuner. »

Il se hâte de tasser soigneusement tous ses dossiers dans sa grosse sacoche, ainsi que son ordinateur qu’il referme et remballe dans un étui. Pendant ce temps, Rokhaya finit par revenir avec le verre d’eau promis au jeune homme, dont le contenu est resté en place malgré ses acrobaties, sans que la gravité ne l’explique. Nathan lui sourit avec sympathie en retour et elle s’éclipse le temps pour lui de ranger ses affaires. Cela prend un certain temps, d’autant qu’il a éparpillé ses notes, ses stylos et ses crayons un peu partout, mais il comble l’attente de Thomas d’un joyeux bavardage et des conversations à tiroirs dont il a le secret.

« Je ne prétends pas pouvoir vous expliquer ce qui se passe ici mais… d’après la tenancière, le phénomène est directement en lien avec le Redémarrage. Vous savez ? Il y a quelques heures déjà que je suis arrivé et… pff… Enfin, asseyez-vous donc, Monsieur, vous êtes un peu pâle. Je m’en voudrais si vous faisiez une commotion. »

Il s’avance même pour lui tirer courtoisement sa chaise et tandis que le pauvre homme y laisse choir son petit derrière endolori, Nathan le couve d’un regard rassuré. Il s’installe à son tour face à son invité, aligne soigneusement son siège aux pieds de la table, et s’accoude, paisible, pour lever vers Thomas ses yeux limpides comme une eau rayonnante de reflets. Observant un moment le blondinet devant lui, songeur, il se rappelle les mots qu’Aline avait eus pour lui au téléphone.

« Un p’tit mec propre sur lui, un gars de la ville, le genre un peu épargné des claques que peut vous mettre la vie – mais plutôt arrangeant, comme gamin, et même assez sympathique. »

Elle n’était pas vraiment parvenue à mettre le mot sur le travail que son visiteur exerçait, bien que d’après elle, il ait eu la politesse de vouloir le lui expliquer. Ce qu’elle en avait dit à Nathan, c’était qu’il faisait partie de cette foule de gens qui ont toujours l’air d’avoir un milliard de choses très importantes à faire, « mais qui le font souvent assis dans de gros poufs et sur des petites tablettes hors de prix ». Outre qu’il eût un peu peur d’être visé lui aussi par ce jugement peu flatteur, ou de se reconnaître malencontreusement dans cette description, cela n’avait pas été d’un grand secours. Mais il avait tout de même réussi à tirer des tâtonnements de la pauvre septuagénaire que son ami new-yorkais était une sorte d’informaticien-électronicien, ou de programmeur, grosso modo. En tout cas, il serait certainement apte à la mission que Nathan, lui, aimerait lui confier.

De ce qu’il pouvait en voir à présent, ce grand gaillard bien bâti partageait les traits du bon vivant jovial et du beau gosse blanc, type comédie romantique ; et cette observation l’amuse au point qu’il doive dissimuler doucement un sourire entre ses doigts. Thomas a quelque chose de Ryan Gosling, dans le trait soucieux de ses sourcils, la clarté de ses yeux et les poils épars d’une petite barbe blonde négligée. Il a le visage un peu plus rond, peut-être : le stigmate des épicuriens et des belles fourchettes, et les traits assez marqués d’un homme qui a passé la barre de la trentaine depuis peu. En somme, malgré son trouble, le bougre inspire une sympathie indéniable et Nathan lui sourit avec un enthousiasme pétillant, en battant légèrement des mains sur le bord de la table.

« Ah, je suis vraiment… vraiment ravi de vous rencontrer. Madame Brillant m’a brossé un excellent portrait de vous. »

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MessageSujet: Re: Are we the waiting? [Nathan]   Dim 8 Oct - 8:28

Nathan lui fait finalement face. C’est un sentiment étrange, il est à la fois comme il l’imaginait et totalement différent à la fois, il faut dire que Thomas n’est pas nécessairement un grand physionomiste et encore moins quand il n’a jamais vu la personne qu’on lui décrit dans des termes plutôt éparses. Il faut dire qu’il n’avait pas forcément eu l’occasion d’aborder le sujet avec Aline, lors de leur rencontre. A vrai dire, sur le moment il n’est même plus vraiment certain que le sujet ait été abordé dans la campagne française. Le choc du moment, ou peut être le déni. Leur rencontre n’avait pas été de tout repos, ni pour elle, ni pour lui, ni pour sa jambe et ses côtes et sa tête qui le lancent successivement, comme pour lui remémorer qu’un papi français, ça ne coure peut-être pas vite mais ça a du caractère. Et quel caractère … Un vieu bougre, enfin d’apparence (peut-être pas uniquement d’apparence).

Il se relève doucement, à taton, il est surpris qu’on ne le dévisage pas vraiment. Dans l’assistance, seul Nathan semble vraiment lui porter de l’attention, comme si tous les autres étaient habitués et ne portaient plus vraiment attention à cette aberration physique. Quoi qu’il en soit, il saisit la main qui lui est tendue sans vraiment avoir le temps de lui répondre. De toute façon, Nathan connaît déjà son nom, il n’est plus vraiment nécessaire de s’attarder sur ce point. A nouveau sur ses deux jambes, fermement tenu sur ses appuis, il jette un regard fuyant vers le parquet puis revient à une ligne d’horizon plus stable. Lever les yeux au ciel est bien trop déroutant dans ce café.
Quelle erreur. Alors même que son regard se penche à nouveau sur la bouille d’enfant de Nathan, en arrière plan, il observe indirectement la tenancière faire un saut de cabris suivi d’un salto renversé pour atterrir sur le carrelage de la cuisine. Il bloque un instant, sans oser pointer la dame du doigt. D’une part, c’est impoli et d’autre part, il ne voudrait pas trop s’étonner d’un fait qui semble d’une banalité affligeante pour les convives du café. De toute façon, Nathan se charge de le sortir de sa torpeur en l’attirant vers une petite table croulant sous un amoncellement de dossiers, de feuilles volantes, il y a même un ordinateur portable qui tient en équilibre instable. Tout ce fatra a priori désorganisé lui rappelle à moitié un adage sur la vertue des bureaux désorganisés, mais il n’arrive pas à mettre le doigt sur la fin. Il préfère donc se taire.

Il prend place sur sa chaise quand Rokhaya arrive avec son verre d’eau. Tout ça peut paraître d’une futilité totale, mais pour Thomas c’est fascinant. Les idées se bousculent dans son esprit alors qu’il saisit le verre et l’agite pour former un vortex qu’il imagine défier toutes les lois fondamentales qui régissent le monde tel qu’on le connaît. On pourrait dire que le simple fait de se téléporter bouscule ses convictions sur la physique, mais au final plus vraiment. En comparaison, cette aberration au sein même de son verre d’eau happe bien plus son attention. Blasé ? Non. Disons qu’il peut conceptualiser la téléportation moyennant quelques arrangements avec la physique qu’il s’est acharné à apprendre pendant des années. Mais là, on parle d’un événement qui défit les briques élémentaires qui nous fixent sur terre et qui expliquent la direction vers laquelle se dirige le monde. Bref, le jeune homme boit une gorgée et la fraîcheur lui suffit à reprendre ses esprits et à focaliser un moment sur l’instant présent. Toutefois, il évite consciencieusement le coin de la pièce vers laquelle se dirige Rokhaya et qui risquerait de le plonger à nouveau dans une forme de contemplation.

Un brunch, pourquoi pas, mais léger si possible, ce ne sera que son deuxième repas de la journée, et l’heure du midi va à peine passer. Il frotte ses poignets et l’arrière de son crâne, et revient finalement à la réalité, alors même que Nathan poursuit son rangement. Enfin réalité, si on peut considérer une situation ubuesque comme quotidienne.

« Appelez-moi Thomas, j’ai l’impression d’entendre mes … enfin bref, pas besoin de s’accomoder avec un tel degré de formalité. D’autant plus quand on se retrouve embarquer dans … » il chuchote en regardant autour de lui. « Toutes ces personnes sont au courant qu’elles ont la tête à l'envers ou bien ce sont tous des maîtres zen ? »

La question ne requière pas vraiment de réponses. Il s’agit plus de ce genre de traits d’esprit qui veulent détendre l’atmosphère, quand bien même celle-ci à l’air déjà parfaitement détendue. Pendant ce temps, son regard flirte avec la table et tout ce qui s’y trouve -principalement pour éviter de focaliser sur les allers et venus de Rokhaya et des clients du café. Bien malgré lui, il en apprend un peu plus sur la profession de Nathan et ce qui semble occuper son esprit ces derniers temps. Il faut dire que les mêmes ennuis occupent probablement tous les esprits. Il en a lui-même fait les frais dans une moindre mesure. Ceci dit, cet événement, aussi étrange soit-il, a eu le mérite de relancer une vague d’embauche dans son secteur, vraisemblablement toutes les sociétés et même les services publics ont besoin de petites mains pour entretenir leur réseau et remettre leurs machines sur pied. Comprenons bien qu’un arrêt de quelques minutes pour votre ordinateur personnel ce n’est pas grand chose, mais à l’échelle d’un réseau industriel, public, d’internet … c’est une toute autre histoire. Sans parler des réclamations du genre : “Nous exigeons des explications concernant les défaillances dans vos systèmes !” … Invective à laquelle il serait bien aisé de répondre qu’on en a pas la moindre idée, en tout cas pas plus qu’eux et globalement pas plus que le monde dans sa globalité. Les théories commencent déjà à fleurir cette bonne odeur de fumisterie pseudo-scientifique, mais sinon rien de bien concret … On passera sur les théories du complot diffuser en masse sur les réseaux sociaux et sur les trash mails.

« Hé bien, le plaisir est partagé, vraiment. C’est toujours une bonne surprise de tomber sur un camarade de crise … encore plus quand la rencontre en question est organisée et pas fortuite. »

Il se frotte à nouveau l’arrière de la tête, puis masse son cou un instant. Ses oreilles bourdonnent encore un peu, le choc probablement. Il doit bien admettre qu’il a quelques difficultés à focaliser dans l’immédiat, malgré ses efforts. Un peu comme plus tôt dans la matinée, la fatigue probablement … probablement pas. Jusqu’à présent, il se refuse à penser que quelques choses débloque chez lui, ou bien qu’il dérive petit à petit vers un état qu’il n’arrive pas à définir lui-même. Oui, ce n’est pas rationnel. Mais non, il n’est pas prêt à lâcher cette maigre conviction. “Everything will be find … (or not)”. Il rassemble difficilement les bribes des dernières phrases de Nathan puis il tente de compléter les parts manquantes. A vrai dire ce n’est pas très difficile, ils semblent tous les deux sur une longueur d’onde commune, au moins sur leur état.


« Beaucoup de gens prétendent pouvoir expliquer plus ou moins tout et n’importe quoi, bien souvent en invoquant tout et n’importe quoi. Pour le moment, j’ai l’impression de passer mon temps à avouer qu’on ne peut pas encore expliquer ou pallier à quoi que ce soit depuis bientôt cinq jours. Si on pouvait éviter la question pour l’instant, ça m’arrangerait un peu. » Il a un sourire discret, pas vraiment agacé, pas vraiment gêné non plus, plutôt lassé et fatigué. « Pour ce qu’il en est de la commotion, ça devrait aller, j’ai connu pire. »

Plus jeune, mais ce n’est pas la peine de remonter si loin, les derniers mois ce n’est pas que son esprit qui s’était vu bousculé. Son corps aussi en a pris pour son grade … littéralement.
Thomas se penche un instant pour récupérer une feuille au sol et la tendre à Nathan en veillant à ne pas trop s’attarder sur son contenu.

« Mais bon j’imagine que tout ça est loin de vous être inconnu … »

Pure rhétorique, encore une fois. Au fond de la pièce, les pirouettes de Rokhaya attirent une nouvelle fois son attention. Oui, il aimerait qu’on ne lui demande plus de répondre à toutes ces questions farfelues (d’autant plus qu’il est loin d’être un physicien), mais tout de même, ça a le don de happer son attention, même quelques secondes supplémentaires. Celle-ci se dirige vers eux, tout naturellement, probablement pour prendre leur commande.
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Are we the waiting? [Nathan]

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