Forum roleplay (étrange/science-fiction)
 

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 Non-Stop [Atéa]

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MessageSujet: Non-Stop [Atéa]   Ven 3 Fév - 1:06

« Tu vas vite comprendre, mon Nathie, un peu de patience.
Ce n'est pas que je m'impatiente, Shanti, mais ça fait une heure et demie qu'on attend ici et... Enfin, il fait froid, tu sais, je ne sens presque plus mes pieds...
Ouais, le chauffage marche plus.
Je crois que j'ai pu le remarquer...
Allez, mon p'tit avocat, on reste vigilants, l’œil vif et alerte ! Courage ! »

Il faisait quand même bien froid dans la vieille Ford Mustang de Shanti. D'un geste las, Nathan fait voler les bouts de son écharpe en laine écossaise autour de son cou pour mieux s'y emmitoufler. Il soupire au-dessus du clavier de son ordinateur portable, ouvert sur le dossier d'un réfugié sans papiers, et son souffle se détache dans l'air, opaque et brumeux, avant de se plaquer humidement sur son écran. Il l'essuie d'un petit coup de manche soigneux, pendant que l'indicateur de batterie clignote comme une âme en peine. Il soupire et s'empresse d'enregistrer son travail.
Shanti, côté conducteur, est une jeune personne aux cheveux orange délavé, coupés au bol, engoncée dans un épais manteau aux motifs ethniques. Il est difficile de lui donner un âge ou un genre, sa mâchoire est affirmée, ses traits résolument asiatiques. Nathan n'avait jamais eu l'impolitesse de vérifier l'un ou l'autre. Il lui servait du « il » ou du « elle » indifféremment, parfois en fonction de sa manière de se vêtir, et c'était une façon de faire qui semblait convenir à Shanti... lui-même, si l'on peut dire.
Sa mère était sergent au commissariat de police de Philadelphie et sans vouloir suivre tout à fait ses pas pour autant, nourri pendant toute son enfance et son adolescence de livres et de séries d'enquête, il était devenu détective privé.

Nathan aimait énormément Shanti. Il s'amusait beaucoup de ses douces excentricités et il cédait toujours tranquillement à ses caprices. Mais à certaines occasions, il était difficile de pénétrer les obscurs scénarios qui tournaient dans la petite tête fertile de son amie et il se laissait souvent embarquer dans des situations dont il ne comprenait rien.
Et maintenant, en plus, il ne peut plus travailler. Son ordinateur, à bout de batterie, s'éteint tristement.

Il en referme discrètement le clapet et porte ses doigts rougis à ses lèvres dans l'espoir de les réchauffer dans le cocon fragile de son souffle. C'est le beau milieu du mois de janvier. Le soir tombe doucement, déjà, dans le quartier de Fishtown, et avec lui une lumière blanchâtre qui annonçait les prochaines neiges. Les façades en briques des maisons sont ternes et froides et Nathan y promène son regard dans un frisson, tandis que le vent siffle sinistrement à travers les portières usées de la voiture.
Les rues sont désertes et Shanti fronce le museau, visiblement contrariée de pas y voir ce qu'elle voudrait. Nathan se mord les lèvres, soucieux, et se frotte les mains en tentant de trouver ses mots, avant de les envelopper dans le coton réconfortant d'un sourire :

« Eh. Ce n'est pas très grave, tu sais, si on rentre bredouilles, je m'en sortirais autrement...
Nathan Weathers,
s'écrie soudain Shanti en se tournant vers lui, les yeux ouverts grands d'indignation, je n'ai jamais entendu parler d'un jour où tu lâcherais une affaire pour un simple coup de froid !
Hmf... »

La mine boudeuse, secrètement vexé, il renifle doucement et croise ses bras sur sa poitrine, en tapotant le tapis de ses pieds engourdis pour les ranimer.

« Ça m'arrangerait un peu si tu voulais bien éclairer ma lanterne, quand même.
A-a-ah ! Je t'ai dit que c'était une surprise. »

Il tente un long regard de chien battu mais Shanti, intraitable, secoue la tête et s'accoude sur son volant pour aller nettoyer le pare-brise d'un coup de chiffon, afin de mieux pouvoir observer les alentours.

« C'est ça, le quotidien des filatures, tu vois. On attend beaucoup sans savoir quoi, et puis soudain, quelque chose arrive, ton cœur s'emballe, la lumière se fait... ! C'est quand même drôlement plus excitant que les journées que tu passes dans la paperasse.
Mes journées sont tout aussi enrichissantes, figure-toi... Je te remercie. Et la plupart du temps, en plus, je dispose du chauffage. »
Il hausse des épaules et porte sa main à sa portière pour l'ouvrir sur le froid de la rue. « Si c'est comme ça, je vais au Starbucks acheter deux cafés. »

Il descend d'un pas vif sur le trottoir, la nuque parcourue d'une cohorte de frissons, tandis que Shanti s'empresse de le rattraper d'un éclat de voix.

« Un mocaccino pour moi, s'il te plaît ! »

Emporté par une bourrasque glaciale, il grelotte en s'accrochant à la portière de la voiture, mais il destine quand même à Shanti un sourire malicieux en plissant ses yeux noirs derrière ses lunettes.

« Pff... Petit profiteur. Tu n'attendais que ça, pas vrai ?
Dépêche-toiii, que je ne sois pas obligée de partir sans toi ! »

Il secoue la tête en mimant une expression de dépit et fait claquer la porte en levant le nez. Puis il engage rapidement ses pas sur le passage piéton pour rejoindre le salon de café où il s'engouffre avec un réel soulagement. Surveillant la Ford en jetant quelques coups d’œil à travers la vitrine, il fait la queue pendant que ses pieds douloureux reprennent vie peu à peu dans la chaleur et le brouhaha qui planent dans le Starbucks. Malheureusement, la transaction est rapide et il sort bientôt les mains encombrées de deux gros gobelets, un mocaccino et un americano dont les odeurs torréfiées lui font tourner la tête d'enchantement. Il traverse tranquillement la rue en buvant quelques gorgées brûlantes sous les rayons froids d'un soleil sur le déclin.

Son regard vogue distraitement dans la rue, jusqu'à se fixer sur une silhouette familière, sur le perron d'une des maisons en briques. Il fronce des sourcils, frappé de perplexité au moment de grimper sur le trottoir, et pendant un instant, il fixe au loin la carrure fatiguée de l'homme et ces cheveux élégamment rabattus en arrière. Ses yeux s'écarquillent et toute son échine s'électrise. Il presse le pas jusqu'à la voiture, le cœur battant la chamade sous ses côtes de jeune homme. Ouvrant la porte de la voiture, il découvre son ami occupé à mitrailler l'individu de flashs depuis la vitre embuée du côté conducteur.

« Eh. Hey, hey, Shanti...
Ramène ton p'tit cul dans la voiture, Nathan ! Grouille !
Shanti, c'est l'agent Scarfe, là-bas ?
Fais attention avec tes cafés, on démarre !
Tu as trouvé quelque chose sur Scarfe ? »

Les nerfs à vif, Shanti est bien trop occupé à faire toussoter son tacot en mettant le contact pour lui répondre. Nathan, éberlué, se glisse à l'intérieur de la Ford et referme la porte derrière lui, coinçant un de ses gobelets entre ses cuisses et glissant son ordinateur portable sous son siège pour plus de sécurité. Son cœur bat vraiment très fort. Il jette un regard fébrile à Shanti, dont le sourire surexcité dévore la moitié du visage, puis à l'ombre de Scarfe qui embarque dans son propre véhicule, à l'opposé de la rue.

« Bon, ça suffit, maintenant, qu'est-ce que ça veut dire ?
J'ai mis la main sur du lourd, mon Nathan, du très, très lourd...
Quoi ??
Écoute, hier, j'ai demandé à ma mère de jeter un coup d’œil au portable de Scarfe au commissariat...
Elle a vraiment le droit de faire ça ?
Peu importe ! Il y avait un sms de son partenaire qui lui donnait rendez-vous aux docks pour l'aider à finir un truc – il ne disait pas quoi exactement, c'était flou.
Au port ? »
Les rouages compliqués de sa cervelle se mettent en marche et leur machinerie affolée cliquette à toute vitesse. « Seigneur, tu crois qu'ils veulent se débarrasser de quelque chose ?
Un peu, mon n'veu ! »

Le capot de la voiture tressaute à rythme régulier, pendant que Shanti se marre du même soubresaut enroué et se range discrètement derrière la file de véhicules où celui de Scarfe s'est engagé.

« Ça expliquerait pourquoi on a si peu d'éléments de preuve... Bon sang, si ça se trouve, ils vont tout balancer dans le Delaware !
Tu sens, ça ? C'est l'adrénaline qui monte !
Et tu ne me dis rien, toi ! Grand imbécile ! »
Il s'énerve soudain, comme rarement, et s'empourpre sur le coup. « Te laisse pas doubler, Shanti ! Il faut que tu rattrapes ce type ! Accélère ! L'adrénaline... ! Non mais je te jure, on croit rêver ! J'm'en fiche de l'adrénaline ! Mon client est en détention provisoire pour un meurtre que ce satané Scarfe a l'air d'avoir commis, alors rattrape-le !
Mais qu'est-ce que tu crois ? Je fais c'que j'peux, on roule pas en Lamborghini !
Attention au feu ! »

Shanti pile sur le coup et Nathan enrage au fond de son siège alors que les tremblements du moteur cahotent dangereusement le café dans ses gobelets. Le feu passe au vert et la Ford redémarre dans un rugissement de vieux lion asthmatique pour dévorer la chaussée à toute allure.
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MessageSujet: Re: Non-Stop [Atéa]   Jeu 23 Fév - 23:24

La nuit paraît toujours longue, lorsqu’on fait la garde de nuit. Gardien de nuit est un bien grand mot. Disons surveillant ou veilleur de nuit. Pourtant dans ce quartier d’Auckland je n’ai pas trop à me plaindre, c’est plutôt calme. Mon rôle principal est, comme on me l’a dit, d’assurer l'accueil et la permanence de la réception pendant toute la nuit, de  tenir le registre des arrivées des clients, de fournir les clés des chambres et prendre note des demandes éventuelles de service pour le lendemain ou encore de garantir le calme et la sécurité. Forte heureusement, cet hôtel était trop petit pour assurer un service de chambre à chambre, un service de petit-déjeuner dans la chambre même. Pourquoi avais-je postuler à un tel emploi ? On ne va pas se mentir : travailler seule et être tranquille, lorsqu’il n’y avait pas de problème majeur.

Néanmoins, une de mes missions supplémentaires sur le matin est de servir, au réfectoire, le petit-déjeuner de 7h à 9h30. Dans un lieu touristique on essaie de servir un peu de tout. Il faut dire que les français étaient plutôt arrangeants, on disposait des viennoiseries et du café et leurs petit-déjeuners étaient servis. Mais ici on pouvait pour tout le monde avoir besoin de fruit, kiwi ou pamplemousse, de céréales ; le petit privilégie est toujours le weetbix, ce toast matinal souvent accompagné de beurre, de baked beans, de saucisses grillées, de bacon frit, d’œuf, de pancakes et d’un verre de jus d’orange. Le classique. Le classique qui m’en demande beaucoup. A servir pendant plus de deux heures.

Je déteste vraiment servir ce déjeuner. Sur ce coup-là, j’apprécie vraiment les français qui se contentent souvent de leur café noir et de croissants. L’heure est venue, le service est fini. Je débarrasse les tables et nettoie rapidement, soupirant d’aise, cela faisait un bien fou de retrouver le silence. Une fois dans la remise, je retire mon tablier, je me fringue rapidement, et prends dans un sac discrètement quelques restes, notamment du bacon et quelques viennoiseries. Ça me fera mon repas de midi. J’ai une pensée pour mon coach sportif, oui, ce n’est pas bien dans mon suivi alimentaire, etc... Mais c’est mieux de manger des bêtises que de ne rien manger du tout ! Je donne les instructions du jour à celui qui fera l’accueil du matin, du moins les maigres choses que l’on a pu me demander.

Sur le chemin du retour, mes yeux se ferment un peu, je marche à une allure d’invertébré échoué sur la plage, pourtant le soleil se lève, il fait déjà une bonne vingtaine de degré dehors, et le faible vent ne permet pas de rafraîchir plus que cela. La fatigue d’une nuit bien chargée se fait sentir. Je pousse difficilement la porte d’entrée de mon appartement, elle a toujours été pénible à ouvrir, mais aujourd’hui je peine inexplicablement à m’en faire obéir. Monter les escaliers ces matins-là avait tout d’une épreuve, celle d’ouvrir sa porte et d’espérer trouver derrière une douche bien chaude et un lit doux. J’introduis laborieusement les clefs dans la serrure, je me retrouve au sol, comme perdue sous une masse colossale de poils. En ouvrant les yeux j’aperçois Pasha, fier de lui, et surtout content de me voir. Il y a quelque chose de réconfortant à rentrer chez soi, et que rien n’a bougé dans ce bordélique bazar où tout traîne n’importe comment. Heureusement que je n’invite jamais personne ici et que je passe le plus clair de mon temps à l’extérieur. Je me glisse comme une loque dans la douche après avoir négligemment dispersé mes vêtements à ses pieds. L’eau chaude, à la limite du brûlant, met un temps fou à venir, je grommelle en pensant au propriétaire qui ne veut toujours pas améliorer de quelque manière que ce soit le chauffe-eau. Après m’être longuement frictionnée la nuque pour me détendre, je ressors, je m’essuie à la hâte. Je me dirige vers la porte fenêtre pour que Pasha puisse aller sur le balcon pour enfin décider d’enfiler un t-shirt bleu extra large pour entamer  un sommeil que mon corps me réclame depuis trop longtemps.

Je m’effondre sans vergogne dans mon canapé que j’ai l’extrême paresse de déplier. Mes yeux se ferment doucement, sans mal. Je reste un certain temps sans bouger, mon cerveau se met lentement en veille. J’entends une voiture passer vraiment tout près sous la fenêtre, même l’odeur puissante d’un café, encore le voisin du dessous qui a dû faire fonctionner sa cafetière, pourtant je n’ai pas entendu cette dernière, je dois vraiment être fatiguée. Je serre mes jambes contre moi, je ressens un certain froid me saisir :

Oh Pasha, je t’ai déjà dit de ne pas ouvrir le frigo !

Je me frotte le bras rapidement, il fait vraiment froid. J’ouvre les yeux dans la direction du frigo pour engueuler Pasha. Mais je me trouve à l’arrière d’une voiture, avec les vitres embuées. Je distingue à travers celles-ci une lumière pâle. Mon cerveau met du temps à faire une connexion entre les rares neurones qui n’ont pas gelé. Qu’est ce qui se passe ? Suis-je bien rentré ? J’ai demandé un taxi pour rentrer chez moi tout à l’heure ? Aurais-je confondu une journée avec une autre? Euh... Pourquoi dans ce cas suis-je vêtue de mon simple pyjama ? Mes yeux s’ouvrent, ébahis et fixent le siège devant moi. Glissant mes jambes dans mon t-shirt, je les enserre sensiblement plus fort entre mes bras. Des voix à l’avant de la voiture m’éveillent un peu plus. M’aurait-on kidnappé chez moi sans que je ne m’en rende compte ? Les façades dehors sont vieillottes et en brique. Elles ne me rappellent aucun quartier d’Auckland que je connaisse. Le soleil commence déjà à baisser dans le ciel morne et froid qui n’a rien à voir avec l’été. On m’aurait endormi pendant plus de six heures et le temps se serait dégradé si vite ?
Instinctivement et soudainement, je commence à sangloter, de froid et d’incompréhension. Je ne comprends pas. Comment ce qui se déroule devant moi est-il possible ? Comment se pourrait-il que ce soit autre chose qu’un rêve ?

Mon regard est aspiré par tous les détails qui se trouvent à l’arrière de la voiture. Les sièges abîmes par le temps, l’assise pas si confortable à l’arrière, le manche la vitre cassé et qui empêche toute ouverture. Si c’est un rêve, je regrette que mon cerveau n’ait pas eu intelligence de m’habiller un peu plus, au moins de grosses chaussettes. Ce n’est pas que je suis habituellement frileuse, mais il fait particulièrement froid. Je jette un œil à la personne en diagonale, je ne vois surtout qu’une touffe hirsute de cheveux crépus, dont dépasse un carreau rond de lunettes. Ce n’est pas qu’il a l’air menaçant, mais je n’ose pas parler. Peut-être suis-je dans ce rêve juste pour regarder, comme une caméra, un spectateur.. Peut-être ne m’entendrait-il même pas. J’oscille un peu sur place, je frotte doucement mes jambes qui commencent à s’engourdir contre moi. J’essaie tant bien que mal de me faire la plus petite possible, c’est là que je remercie de ne pas être si grande que ça. Ma bouche reste bée d’incompréhension, je n’espère qu’une chose, que personne ne me voit, et qu’en fermant fort les yeux, je retourne chez moi, comme si de rien n’était.


Dernière édition par Atéa Whakaue le Sam 4 Mar - 0:11, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Non-Stop [Atéa]   Jeu 2 Mar - 3:25

« Euh... Nathie. Il y a une fille qui dort sur la banquette arrière.
Quoi ?
Il y a une fille...
Oh bon sang ! »

Il croise le reflet de la fille en question dans le rétroviseur que Shanti scrutait avec incrédulité depuis de longues secondes. Son sang ne fait qu'un tour.
Il y a une jeune femme en t-shirt et en caleçon, recroquevillée sur la banquette arrière, et il ne fait aucun doute pour Nathan qu'elle n'y était pas quelques secondes plus tôt. Et ça, c'était encore trop brûlant d'actualité dans sa mémoire pour qu'il prétende en ignorer la raison.
Shanti, elle, en revanche, ça l'énerve très fort. Vraiment, l'adrénaline, c'était une hormone redoutable. Nathan la revoit étinceler dans les yeux de son frère quand il observe le visage tendu de sa conductrice, et il frissonne doucement. Ça leur faisait toujours un tel regard... Les pneus usés de la Ford patinent sur le verglas.

« C'était pas vraiment le moment de draguer des nanas au Starbucks, tu sais !
Mais je n'ai dragué personne !
Alors pourquoi tu l'as fait monter ?
Je n'l'ai pas... ! Rah ! »
Nathan prend une très profonde inspiration. Pourquoi fallait-il toujours que ça arrive dans les pires moments ? « ...t'occupes.
Moi en tout cas, je te préviens, je m'arrête pas !
Chhh ! »

Malgré les soubresauts qui les ébranlent tous ensemble dans l'auto, Nathan détache sa ceinture et se contorsionne en se retournant vers cette jeune femme, dont tout lui indiquait qu'elle était apparue là sans plus d'explication que Yoko ne l'avait fait dans son cabinet. D'ailleurs, elle s'était présentée à lui dans un appareil qui n'était pas moins modeste. Son invitée, derrière, décoiffée, pieds nus, frigorifiée, semble à peine sortir du lit. Elle tremble de tout son corps et Nathan éprouve un très vif pincement au cœur pour elle.
Il s'éclaircit délicatement la voix pour attirer son attention.

« Pardon, mademoiselle... Je vais venir m'asseoir près de vous, vous voulez bien ? »

Il attend d'établir un contact visuel, la mine très sérieuse. Il s'agit de ne pas faire de bêtise, le moindre dérapage pourrait occasionner une réaction extrême. En d'autres termes, il se passerait volontiers de se prendre une grosse châtaigne dans le museau. Quand il croise le regard de la jeune femme, qu'elle a très noir, et luisant, il range le café de Shanti dans le porte-gobelet, près du frein à main, et s'efforce de s'extirper de son siège pour migrer à l'arrière. Profitant d'un ralentissement providentiel, il tient son propre gobelet d'une main ferme et vient s'asseoir sur le siège opposé au sien pour ne pas envahir trop vite son espace. Il coince son café entre ses pieds pour avoir les mains libres. Il prend la parole avec beaucoup de prudence.

« Voilà... Vous devriez attacher votre ceinture... C'est plus prudent : on ne va pas s'arrêter tout de suite... Regardez, hop... Je le fais aussi. Vous voyez ? »

Il lui sourit de nouveau et fait briller autant de bienveillance qu'il peut dans son regard alors qu'il boucle sa propre ceinture d'un geste tout en mesure et en précaution. Par chance, le choc a rendu sa voisine plutôt docile et Nathan en remercie silencieusement le ciel, parce qu'à y regarder de plus près, elle aurait visiblement bien assez de musculature pour l'écraser comme un vulgaire moustique contre la vitre de sa portière, si jamais l'envie lui prenait. Mais cette envie ne l'inspire pas – pas immédiatement en tout cas – et c'est très bien pour lui. Il attend patiemment qu'elle l'imite avant de se donner pour satisfait et se penche à peine vers elle, en laissant cependant entre eux un léger espace de sécurité.

« Je m'appelle Nathan. La personne, devant, c'est Shanti. Moi, je vais essayer de vous expliquer un peu ce qui s'est passé, d'accord ? »

Sa voix est douce, à quelques octaves seulement au-dessus du bruit du moteur. D'un geste de la main, très posé, il lui fait signe d'expirer lentement le contenu de ses poumons et lui donne l'exemple avec méthode, avant de prendre une profonde inspiration qui soulève tout son abdomen.

« Respirez... Prenez votre temps, tout va bien aller... »

Dans l'immédiat, en effet, leur situation à tout les deux était relativement assurée. Après tout, sa nouvelle invitée aurait pu être catapultée au milieu de la route et s'écraser sur le pare-brise de la vieille Ford comme un oiseau saisi en plein vol, à la place d'échouer simplement sur leur banquette arrière. En vérité, Nathan n'avait aucune idée du principe qui réglementait tous ces sauts dans l'espace-temps que les Internets s'étaient mis d'accord pour regrouper sous le nom « d'effet Davis ». Il n'était en droit de garantir à cette jeune femme ni la sûreté qu'il lui promettait, ni de meilleures explications que ses propres expériences et les balbutiements affolés de rationalisation du phénomène qu'il avait recueillis sur le web. Le secours de Yoko en la matière, malheureusement, n'avait pas porté leurs recherches conjointes bien plus loin. Il nageait dans un sacré brouillard depuis un peu plus d'un mois et il n'était pas près d'en sortir, mais ce n'était pas encore la peine de le préciser à cette malheureuse qui devait faire front devant un vertigineux trou d'angoisse, à cet instant précis.

Le plus sage était sans aucun doute de garder son calme et d'essayer de l'inspirer en même temps à sa voisine. Avec les embardées énormes dont Shanti secouait le véhicule, ce ne serait pas une mince affaire, mais Nathan avait déjà travaillé dans des circonstances à peu près aussi tendues. Il déboutonne son manteau, lentement, sans geste brusque, et se met en demeure de s'en déshabiller tout en gardant son gobelet de café coincé entre ses deux chaussures vernies, malgré les écarts de vitesse de la voiture qui le balancent de gauche à droite. C'est un véritable exercice d'équilibriste, mais il s'en sort assez honorablement.
Enfin, jusqu'à ce que son coude ne manque d'éborgner la demoiselle en dérapant brusquement tandis que la Ford rebondit sur un dos d'âne. Il lui lance un regard particulièrement navré et parvient finalement à s'extirper de son manteau, qu'il lui offre, en prenant soin de ne pas attarder son regard sur sa petite tenue.

« Tenez, il fait un froid polaire ici. Le chauffage ne marche plus... »

Il resserre sa grosse écharpe autour de ses épaules et en même temps, récupère son gobelet de café entre ses mains, constatant au passage qu'il a débordé un peu partout sur les tapis et sur le cuir de ses chaussures. Il pince ses lèvres, levant les yeux vers Shanti avec embarras, mais n'ose faire aucune remarque pendant qu'il essuie silencieusement le bout de ses souliers excessivement chers sous le siège du côté passager. Ce n'était pas quelques taches de café qui allaient changer la face de cette épave ambulante de toute façon, pas vrai... ? Et puis Shanti avait quand même une curieuse conception de la filature – sans parler de son permis de conduire, dont chemin faisant, Nathan doutait peu à peu de la validité. Mais ils trouveraient d'autres moments pour se préoccuper de ces détails.
Il se retourne vers la jeune femme en buvant une longue gorgée de café qui vient lui réchauffer agréablement les entrailles. Un soupir discret lui échappe, puis il esquisse pour encourager son invitée surprise un petit sourire qui éclot sur ses lèvres à pas de loup.

« Vous me comprenez, vous parlez anglais ? »
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MessageSujet: Re: Non-Stop [Atéa]   Mer 15 Mar - 12:37

S’il y a une chose que je ne désire pas en ce moment-même. C’est être vue. Si c’est un rêve, je ne souhaite qu’en être une simple spectatrice, passive, comme de ces rêves sur lesquels on n’a apparemment aucun prise. Pourtant dans ce rêve-ci, j’ai froid, je tremble. Je tente de refréner ces frissons autant que possible. Je prends de profondes respirations, j’essaie tant bien que mal de me calmer, de dompter mon corps. Je ne suis peut-être pas la fille la plus douée du monde, j’ai mes défauts, mais s’il y a bien une chose que je maîtrisais et maîtrise dans ma vie, et peut-être plus que d’autres, c’est mon corps. J’ai appris à le contrôler sous les moindres coutures, à exploiter le moindre de ses muscles, à les reposer et à les contracter dans un effort intense et bref pour soulever des centaines de kilos. Tout ça pour quoi, pour me sentir comme une jeune fille esseulée et perdue, dans une voiture inconnue, dans un endroit qui m’est étranger.

Je pense de façon fulgurante à Yoko. Ca fait plus d’un mois que je l’ai rencontrée, qu’elle me parlait de « magie ». Oui on s’était recontactés depuis, oui on parlait un peu de temps en temps, oui cela faisait un mois que Yoko était venue et que peu ou proue je n’arrivais toujours pas à comprendre ce qui était en train de se passer avec de tels événements, qu’elle s’était soi-disant téléportée depuis l’Allemagne au beau milieu d’une forêt de Nouvelle-Zélande, sans qu’elle le veuille, ah, le bon plan, le bon gag ! Mais… C’est ça alors ? La… Téléportation ?

Quand soudain, l’alerte est donnée, mon fil de pensée se brise. Ce n’est pas tant l’appel « il y a une fille qui dort que la banquette arrière » qui m’inquiète. J’espère seulement et effectivement être en train de dormir en quelque sorte, mais comment puis-je consciemment l’entendre et le voir s’énerver ? Sur le coup c’est l’autre, que je vois se crisper à ma vue, qui s’épouvante presque de ma présence, qui m’inquiète. Je ne bouge pas, et  je ne le souhaite pas le moins du monde. Moi qui voulais me faire la plus petite possible, me voilà le centre d’intérêt de cette voiture.

Au moins, cette fois-ci, ces gens parlent anglais, et je comprends ce qu’ils disent sans vraiment les comprendre en fait. Comment ça, je suis une nana que cet homme vient de ramener d’un Starbucks ? Il y a des Starbucks oui, une bonne dizaine à Auckland ! Mais comment y aurais-je été ? Je ne me souviens absolument de rien après m’être endormie… Je serais sortie en pyjama en ville, dans un Starbucks d’un quartier que je ne connais pas, et cet homme m’aurait ramenée ?! Et tout ça pendant plusieurs heures ? Car il semble bel et bien être l’après-midi à présent ! Sauf qu’il fait visiblement froid et qu’on n’est pas censés être en hiver non plus… Il y a bien trop d’éléments incohérents dans cette histoire. Serais-je devenue somnambule ? C’est quoi le Starbucks le plus près, celui de Queen Street, de Symonds Street ? J’y serais allée à pied, sans m’en rendre compte, et cet homme m’y aurait récupérée et mise dans sa voiture ? Je.. Euh…

L’homme que je fixe inconsciemment avec des yeux perdus détache sa ceinture et se retourne vers moi. Habituellement je prends le temps de sourire au gens, ou même de nouer un contact quelconque, un simple bonjour, quelque chose, mais aujourd’hui rien ne sort de ma bouche, rien n’a envie de sortir. Du tout. Mes pensées et mon cerveau sont aussi frigorifiés que mes jambes planquées sous mon large t-shirt. Je scrute le moindre de ses gestes, le gobelet qu’il place derrière le frein à main minutieusement. Son passage d’équilibriste de l’avant à l’arrière dans cette voiture folle qui ne semble en rien stable. Machinalement, je me colle dans le coin que fait le siège et la porte, tout en me demandant si la portière, qui vibre aussi rapidement qu’une pièce métallique tombée à vau-l’eau dans un tintement sourd, ne va pas s’ouvrir brusquement sous l’appui de mon bras.

Il s’assoit près de moi, je le regarde. Il a beau m’effrayer sur l’instant, je ne le trouve pas tant menaçant que ça ; il a même l’air plutôt prévenant. Il me demande gentiment de mettre ma ceinture, me faisant comprendre que mon espoir de voir cette voiture et ce rêve incompréhensible s’arrêter ne se réaliserait pas, ce qui ne me rassure pas. J’hésite, mais la voix de la raison (et je ne sais si c’est la sienne ou la mienne) me dit que ce serait peut-être sage. Sans réfléchir au froid plus que de mesure, je retire malhabilement mes jambes engourdies de sous mon t-shirt et les détends, toutes raidies et musclées qu’elles soient. Tout en me demandant en quoi mettre sa ceinture est sécurisant dans un rêve, je cherche à tâtons la sangle de la ceinture derrière moi et je l’attache sans plus de cérémonie.

Il continue de me parler doucement, avec une certaine précaution. Il dit s’appeler Nathan, et la personne sérieuse et énervée devant, Shanti. Il souhaite m’expliquer. Intérieurement, je me sens esquisser un sourire totalement gauche de soulagement, mais je ne sais si mon corps a suivi. Instinctivement, je suis ses directives et je me mets à respirer posément autant que je peux, alors que « Shanti » s’attelle à exécuter des cavalcades que le moteur de la voiture perpétue en de grondants et vrombissants toussotements rauques. Je reste figée, en attendant la suite des événements, le jeune homme tente habillement de retirer son manteau qu’il me tend généreusement. En temps normal, j’aurais vraisemblablement décliné l’offre, j’ai toujours préféré donner que recevoir, mais les circonstances et les membres endoloris et glacés de mon corps, que ce soient mes bras ou mes jambes nus ou bien tout ce que couvre ce mince et large t-shirt, me poussent à accepter. Je le remercie fortement de sa bonté, du moins dans mes pensées, car mes lèvres restent closes sans que je m’en rende vraiment compte. J’enlève alors ma ceinture lentement pour me vêtir de ce manteau dont le tissu déjà chaud me fait frisonner d’une sensation indescriptiblement agréable.

Mon cerveau gelé par les événements s’éclaire et se confronte subitement à la réalité. Il m’a parlé, je dois lui répondre. Mon regard s’affole, il se fixe sur Shanti un bref instant, je ne veux pas interagir avec lui, il s’arrête sur les chaussures gênées de Nathan qui se frottent sur le fauteuil et qui l’attire par leur mouvement, puis trouve finalement refuge dans les yeux de Nathan, cerclés de larges lunettes noires.

Mon premier acte de communication est un timide hochement de tête, alors que mes yeux fuient soudainement ceux de Nathan pour regarder ce qui se passe à l’extérieur derrière lui. Je vois des immeubles et des magasins défiler à vive allure alors qu’à une intersection j’aperçois une étendue d’eau qui semble être un fleuve. Un tel emplacement de fleuve ne me dit rien à Auckland, nous sommes partis si loin depuis ? La respiration posée que j’avais retrouvée s’affole de nouveau, je regarde un peu partout de manière désespérée, jusqu’à me tourner vers Nathan.

« Je… Vous m’avez trouvé au Starbucks de Queen Street ?  Je dormais ? Vous voulez quoi de moi ? »

Je m’agite, je n’avais pas remis ma ceinture après avoir revêtu le manteau. Mes cheveux lâches se désordonnent davantage. Me voilà maintenant face à Nathan, le dos contre la portière branlante de la voiture, mon sang s’échauffe et ça se perçoit visiblement, j’ai envie de bouger, je me retiens de frapper quelque chose. Non pas Nathan, ce qui me reste de bonté et de raison a bien compris qu’il est… gentil ? A moins qu’il ne m’ait récupérée, endormie, dans le starbucks ? Je me retiens encore de frapper quelque chose, de frapper dans le siège sur lequel je suis assise, et plus encore dans le siège devant moi où se trouve Shanti, qui grommelle de ma présence que je n’ai jamais voulue, et qui conduit, surtout, qui conduit (tant bien que mal). Un regard excédé et furieux dévore ce siège de devant. Je ne vois pas que Nathan aussi s’agite mais essaie de me calmer et de me raisonner. Mes dents se crispent ostensiblement et ma mâchoire se tend aux creux de mes joues. Je ne peux pas raisonnablement frapper ce qui se trouve autour de moi, mais l’envie m’incendie le fond du ventre tandis que la peur et l’égarement me foudroient sans cesse les diverses parties de mon cerveau encore en état de marche.
Derrière moi, la portière est de plus en plus branlante, j’entends les voitures siffler d’un bruit qui vient me vriller les tympans un peu plus à chaque passage, mes jambes se tendent dans l’habitacle contre le repli du milieu de la voiture et me poussent insidieusement contre la portière.
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MessageSujet: Re: Non-Stop [Atéa]   Mar 21 Mar - 15:23

Au grand soulagement de Nathan, la jeune femme acquiesce d'un signe de tête timide, mais convaincant, avant de prendre la parole. Son accent est atypique, il n'en avait encore jamais entendu de pareil, mais ce n'est pas un obstacle à la clarté de son propos. Elle venait probablement d'un pays anglophone. Seulement, une conclusion pareille ne l'avançait à rien. Des pays anglophones, la planète en avait tout autour du ventre.
Il ne réussit pas à capter son regard. Ses yeux noirs rôdent dans la voiture, entre quelques mèches de cheveux en broussailles, et volent sur tout ce s'agite autour d'elle, obéissant sans doute à l'antique instinct qui veut prévenir son intégrité des menaces obscures de ce milieu où elle a été jetée à l'aveugle.
Cela préoccupe Nathan, en tout cas, et il tente de rappeler ces yeux d'animal affolés à son visage et à l'air bienveillant qu'il y dispose, en agitant doucement sa main devant lui. Cependant ce qu'elle raconte d'une petite voix étouffée n'échappe pas non plus à Shanti qui réplique avec un rire sonore par-dessus son siège :

« Queen Street ? On n'est pas passés par Queen Street. C'était à Fishtown. Haha... » Un sourire railleur barre ses lèvres. Elle lève la tête et manipule son rétroviseur pour croiser le regard de son ami. « Hey, Nathie, sérieusement... Faut arrêter de ramasser tous les paumés qu'tu trouves dans la rue, ça devient flippant.
Occupe-toi de la route, Shanti,
rétorque-t-il sèchement en se penchant en avant pour lui offrir un visage durci de sévérité. Tu ne peux pas comprendre.
Ola... Pff... Non. Carrément pas. »

Étonnée de trouver un regard si noir derrière les lunettes de Nathan et de se faire houspiller avec autant de gravité, la petite coupe au bol orange retourne à sa filature en ronchonnant. Un soupir ennuyé au bord des lèvres, son partenaire retombe doucement dans son siège et s'octroie une seconde pour boire une gorgée de café. Toutes ces histoires d'effet Davis étaient encore très confuses pour lui, mais il ne devait pas se laisser décontenancer. Cette pauvre fille était coincée dans cette voiture avec eux jusqu'à ce qu'ils arrivent au port et elle commençait à montrer des signes d'impatience. La conduite de Shanti était déjà assez aléatoire, alors si elle se mettait en colère, comme le présagent ces quelques crispations de muscles qui se tortillent dangereusement autour de sa mâchoire, la Ford risquait d'aller s'emboutir dans la file de véhicules qui remontait la rue.

Alors Nathan cogite dur. On entend presque les rouages de sa cervelle grincer à travers son crâne, pendant que sa voisine, parfaitement bouleversée, semble retenir une fournaise de violence qui voudrait bien s'évacuer par tous ses pores. Il fallait lui occuper les mains, et vite, avant qu'elle ne cogne quelque chose. Ou quelqu'un. A commencer par Shanti, juste devant elle. Le pauvre ne pouvait pas se rendre compte.
Aussitôt, Nathan considère sa tasse de café en carton, puis le givre qui grimpe sur les bords de la vitre du côté de la jeune femme, et il la lui tend dans un réflexe qui tient presque de la survie, tout en murmurant avec un sourire précautionneux :

« Tenez, réchauffez-vous un peu. » Il plisse des lèvres et ses yeux brillent un instant d'une étincelle de méfiance, tandis que le gobelet passe de sa main à celle de son invitée surprise. « … attention à ne pas faire de geste brusque avec, c'est bouillant. »

Il espérait ne pas avoir troqué Charybde pour Scylla en lui offrant une arme de choix pour ébouillanter tout l'habitacle, mais d'un autre côté, personne ne disait non à un grand café dans un froid pareil – et pas pour doucher tout le monde avec. Pas vrai ?
Un peu sceptique face à son propre choix, il estime cependant qu'il vaut mieux profiter du moment de circonspection où semble flotter la jeune femme, en tentant de comprendre ce qu'elle doit bien faire du gobelet brûlant dont on lui a chargé les mains. Il se frotte les siennes pour conserver un peu de chaleur et se lance dans ses explications en lui destinant sa mine la mieux disposée :

« Je ne vous veux rien de spécial, d'ailleurs je ne vous ai récupérée nulle part. On s'est effectivement arrêtés au Starbucks il y a quelques minutes mais vous êtes arrivée dans cette voiture de vous-même. Alors rassurez-vous... Vous n'êtes pas victime d'un rapt, ou de quoi que ce soit me concernant en tout cas. En fait, je serais bien mal avisé de vous vouloir du mal, on ne joue pas dans la même catégorie, je crois. »

Il lui glisse un petit air complice avec sa plaisanterie à demi-ton, en jugeant de sa carrure d'athlète qui remplit aisément son manteau et en marque bien les épaules. Il lui allait presque mieux qu'à lui, c'était scandaleux. Il continue de sourire avec un amusement feutré, avant de replier son petit air de chat sur lui-même et de reprendre un visage plus réservé – parce qu'il y avait une frontière subtile entre l'humour de bon aloi qui allège les conversations difficiles et celui, trop pesant, qui devenait déplacé. C'était tout un art de la mesure qu'il fallait observer.
Nathan tire les pans de sa veste à carreaux d'un beau vert anglais sur son gilet qui, lui contrastait dans un tilleul pastellisé. Il sortait d'un rendez-vous important avec la procureure en rejoignant Shanti, et il regrettait plus que jamais de ne pas avoir choisi de vêtements plus chauds. Il contemple soucieusement la jeune femme assise près de lui.

Comment annonçait-on aux gens qu'ils venaient d'être téléportés d'un endroit à l'autre dans le monde sans qu'on ne sache quoi que ce soit des raisons ni même du moyen d'un tel phénomène ? Comment est-on même censés parler sérieusement de téléportation ?
Tout de même, elle doit bien réaliser qu'elle n'est pas chez elle. Son attention s'est fixée sur le fleuve, alors qu'ils remontent la mauvaise route de Beach Street, entre une usine vétuste couverte de vieux tags et une sinistre école en briques rouges. Il y avait moins de circulation ici, Shanti avait sûrement choisi cette rue pour remonter discrètement sur Richmond Street où Scarfe roulait pour rallier les docks. La Ford lancée sur les chapeaux de roues rebondit dans les nids de poule et Nathan, en s'accrochant au siège de devant, remarque soudain avec alarme que la jeune femme n'est plus attachée au sien.

« Il... il faudrait quand même que vous boucliez votre ceinture, vous savez... »

Il grimace, très embarrassé, mais enfin la voiture vient à retrouver une course moins cahoteuse. Il se redresse dans un soupir et fixe à son tour le fleuve en tournant la tête de l'autre côté.

« Je ne sais pas d'où vous venez mais... » Puis, après une hésitation infinie, il pointe le cours d'eau à travers sa vitre, le regard appuyé sur la figure mortifiée de sa voisine. « Ça, c'est le Delaware... On est à Philadelphie. Aux États-Unis. »

Il déglutit doucement, en attendant sa réaction. De toute façon, s'il ne lui donnait pas quelques bribes de réponse maintenant, elle lui péterait sûrement un plomb sur le coin du museau – elle le ferait sûrement aussi en apprenant qu'elle a atterri plus ou moins loin de chez elle sans aucune raison, mais il avait fallu prendre une décision.
Toutefois Shanti, à l'avant, n'est bien sûr pas en reste et il donne de la voix en braquant fiévreusement son volant sur Richmond Street.

« Tu la prends pour une gourde ou quoi ? Elle sait forcément qu'on est à Philadelphie !
S'il te plaît, Shanti, ne te mêle pas de ça !
J'te jure. Elle a pas non plus l'air défoncé... T'es défoncée, cocotte ?
Personne n'est défoncé, j'essaie de discuter sérieusement, et toi, tu dois faire attention à la route ! »

Le ton de Nathan ne s'élève pas très haut, dans le souci de ne pas ébranler sa voisine, mais il est cinglant comme jamais et Shanti siffle entre ses dents de désapprobation, serrant ensuite ses lèvres dans une moue boudeuse, la tête rentrée dans ses épaules.
Cette situation était infernale. Il se passe une main un peu plus fébrile sur le front, en remontant les yeux vers la jeune femme.

« Désolé, elle... elle n'a aucune idée de ce qui se passe. » Il se mord la langue en le détaillant du regard, et, calculant toujours minutieusement ses gestes, il pose une main légère sur le siège entre eux deux dans l'espoir que ce geste lui inspirera un peu de soutien. « Je ferai ce qu'il faudra pour vous ramener chez vous si vous n'en avez pas les moyens, d'accord ? »

Ils n'ont droit qu'à deux ou trois secondes de répit avant que la Ford ne pile de nouveau très brusquement, dans un féroce crachat de moteur. La ceinture de Nathan le retient tandis que le choc le propulse encore une fois contre le siège de devant. Shanti enrage devant le labyrinthe de voitures de Richmond Street, toutes arrêtées au feu rouge.

« Et merde !
Quoi ?
s'enquit Nathan, le souffle coupée et la voix un peu étranglée par la même occasion, tandis qu'il cherche à donner du lest à sa ceinture. Tu l'as perdu ? Il a passé le feu ?
J'en sais foutre rien, y a trop de bagnoles ! »


Dernière édition par Nathan Weathers le Ven 5 Mai - 18:08, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Non-Stop [Atéa]   Ven 5 Mai - 17:47

Le rire de Shanti au devant de l’habitacle de la voiture m’irrite, d’autant plus qu’il me traite de paumée. Néanmoins je discerne dans ses propos le mot de Fishtown. Je ne connais aucun Starbuck de ce nom. J’essaie de comprendre tant bien que mal ce qui est en train de se passer ici. Lorsque Shanti lance une pique à Nathan, par delà le rétroviseur, un violent dégoût me secoue le ventre. Oui, moi-même je ne comprenais pas grand chose de ce qui était en train de se tramer ici, mais j’en saisis un peu plus l’essence que Shanti, qui lui est tout bonnement insupportable. Sur le coup je repense à  Yoko, espérant n’avoir pas fait de même à son arrivée dans la forêt. Mais la mauvais foi d’un esprit sûr de lui ne peut tout simplement pas me faire penser que j’ai pu être aussi rasoir que lui, et la rage qui s’amoncelle au creux de mon ventre tend chacun de mes muscles. Je ne comprends rien. Habituellement, quand quelque chose m’irrite, je prends mes baskets, et j’avale dans kilomètres sans penser à quoique ce soit, je vais à la salle de sport et je m’enfile des séries de tractions avec la plus grande hargne du monde, jusqu’à ce que la fatigue me saisit et me calme.
Mais là Shanti m’agace. J’hésite entre donner un coup de pied assez violent dans le siège pour qu’il se retrouve encastré dans le volant, ou bien le saisir par derrière et l’étrangler. Une version soft de moi aurait pu aisément considérer que c’était surréagir, mais le stress et l’énervement peut mener à bien d’hâtives conclusions. Avant que je ne penche vers l’une ou l’autre des solutions, on me tend une grande tasse de café, mes yeux vacillent dessus un instant, ils font des aller-retours entre ma futur victime et le café, cherchant instinctivement s’il peut y avoir un lien entre l’avant de l’habitacle et ce café. Mais mes jambes frissonnent de froid, la raison m’appelle à accepter l’offre telle qu’elle est. Comme oubliant Shanti un instant, mes mains grelottantes saisissent le gobelet doucement, à se brûler dessus. J’esquisse un sourire gratifiant à Nathan en en buvant une avide gorgée et en plaquant ensuite le bienfaisant cadeau contre l’une de mes cuisses que la chaleur vient vivifier avec contentement. Je murmure alors un « merci » discret mais lourd de satisfaction.

J’écoute par la suite les explications que me fournit Nathan, explications conclues par une plaisanterie qui arrive à me faire décrocher un léger sourire. Je n’oublie pourtant pas ce qu’il vient de me dire : personne ne m’aurait donc fait monter à bord de cette voiture ? C’était donc ça, la Pouf la Magie ?
Une cavalcade de la voiture, due à des nids de poules, me pousse en avant et c’est par un miracle que je maintiens le gobelet en bon état et lui évite de se déverser sur le siège qui se trouve devant moi -ou bien sur le conducteur. J’ai à peine le temps de me replacer que Nathan répond à la question qui me taraude depuis déjà trop longtemps. Je n’ai absolument aucune idée d’où se trouve le Delaware, mais Philadelphie vient m’ouvrir les yeux de stupeur. Ma raison ne trouve plus d’attaches sur le quai, c’est comme si les cordages s’étaient rompu. Finalement, je me doute bien depuis une moment que je ne suis pas chez moi, mais l’affirmer de but en blanc laisse une impression de vide et d’incompréhension encore plus soutenue.

« Je... Philadelphie ? »

Mes pensées se mêlent et ne savent pas trop où et comment se calmer. Là dessus le grand dadais surenchérit, je me raidie rien qu’en entendant sa voix. Les mots « gourdes, défoncée, et cocotte » me heurtent pitoyablement. Je grommelle entre mes dents, ayant du mal à contenir mes mots :

« Oh, toi tu vas voir ce que... »

J’aurais aimé en ce moment être défoncée et concrètement ne rien comprendre à ce qui se passe parce que rien n’est logique ! Mais là tout semble réel. Je n’entends plus vraiment ce qui se passe autour de moi, je vois Nathan s’approcher, essayant de me rassurer, mais je suis encore trop occupée à retrouver mes repères. La voiture s’arrête alors nette, et cette fois-ci, le contenu du gobelet n’est pas miraculeusement sauvé, mais s’extirpe et glisse jusqu’au dessus du siège conducteur. Alors que sous la violence du choc, je m’assomme violemment sur le siège, le contrecoup me propulse contre la porte arrière qui cède et s’ouvre. Je tombe au sol, au beau milieu de la rue en sens inverse. Alors que je me relève difficilement, une jeep orange tourne au carrefour du feu et me voit au dernier moment. Par réflexe, je tends mes bras au devant de moi et reçois le choc de plein fouet. La sirène d’alarme retentit de façon stridente. Je sens mes jambes s’écraser dans le sol tandis que la tôle du pare-choc se plie contre mes bras ; je me retrouve propulsée alors au sol, allongée par terre, le visage livide, les yeux effarés.
Hâtivement mais péniblement je me lève, je contemple mes bras un peu endoloris, alors que l’on ne peut pas dire la même chose de la veste de Nathan, je perçois ce dernier à l’arrière de la voiture, lui aussi me regarde le teint livide et les pupilles élargies d’abîmes d’incompréhension. Je ne prête plus aucune attention à la jeep de laquelle le conducteur est sorti et qu’il contemple avec stupéfaction ; l’américain me crie dessus mais j’en ai littéralement rien à foutre de lui à cet instant. Les jambes tremblantes, je me mets à longer la file de voiture qui klaxonne. Les conducteurs regardent une jeune femme en veste, déchirée, sans pantalon, à demi folle, en train de se tenir la tête entre les mains, pendant que les passants de la zone industrielle font de même. Dans l’angle, il y a un champ de terre, où passe sur de larges pylônes de béton une autoroute. Dans l’affolement, je cours à toute vitesse dans le chantier, je disparais dans l’ombre du pont, je m’adosse à une colonne et m’effondre au sol. Je ne comprends plus rien, je veux rentrer chez moi. J’entends au loin les voitures qui klaxonnent et les gens crier, je sers de mes paumes contre mes oreilles pour ne rien entendre, et enfouis ma tête contre mes genoux.


Dernière édition par Atéa Whakaue le Lun 24 Juil - 10:22, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Non-Stop [Atéa]   Jeu 8 Juin - 0:19

« NON ! OH MON DIEU »

La porte branlante de la Ford cède sous le poids de la jeune femme et Nathan pousse un cri d’horreur en précipitant ses mains pour détacher sa ceinture. Shanti a poussé un hurlement lui aussi, quand le gobelet de café bouillant a cogné sa tête et répandu tout son contenu dans sa nuque. Mais l’attention de Nathan s’est fait toute entière avalée à travers le pare-brise par la vision d’une jeep lancée à pleins gaz sur la voie inverse, où gît encore la malheureuse en pyjama. Il réussit à détacher sa ceinture entre ses mains moites mais au même moment un grand coup de klaxon retentit, puis un ignoble bruit de dérapage, et enfin le choc, terrible, strident – un bruit de tôles broyées et de rebonds sordides.
Nathan a fermé les yeux, un instant seulement, transi d’épouvante sur son siège. Quand il les rouvre, le spectacle qu’il découvre au milieu des sirènes, des klaxons, de la fumée et des vapeurs, fait monter une nouvelle exclamation dans sa poitrine. Ça s’étrangle dans sa gorge, ficelé dans un nœud abominable par la monstruosité sans précédent du spectacle. Des larmes lui remplissent les yeux, ses muscles sont sans force, il tâtonne sur la banquette arrière.

« Oh mon Dieu mais qu'est-ce qui se passe qu'est-ce qui arrive ??!
C'est une blague ?! »

Shanti s’égosille à son tour d’une voix hystérique. Face à Nathan qui rampe pathétiquement sur la banquette, il y a cette jeune femme et elle a embouti à deux mains le museau de la jeep. Comme ça. Comme rien. Comme rien qui ne saurait exister dans la nature, comme rien du tout sauf peut-être dans les bandes dessinées quand on est immense, vert et en colère ! ÇA N’A PAS DE SENS !
Il lit dans les pupilles noires de la malheureuse le reflet parfait de la panique désordonnée qui a implosé dans sa cervelle. Elle se relève. Toute couleur a fui son visage. Et elle s’enfuit.

« MADEMOISELLE QU'EST-CE QUE VOUS FAITES ! »

Nathan n'a pas de cape qui claque au vent alors qu'il bondit hors de la Ford de Shanti – seulement une écharpe en laine qui se déroule dans une bourrasque, mais son esprit gavé depuis l'enfance d'idéalisme à la sauce comics s'emballe à fond de train. Il se sent l'âme d'un mousquetaire en volant au-dessus du bitume, à la poursuite de cette inconnue qui slalome entre les voitures comme un animal aux abois. Sa tête bourdonne de vertige et d'incompréhension. Elle venait d'être percutée par une voiture. Comment était-il possible de galoper comme ça après un pareil choc ? L'adrénaline, peut-être ? Est-ce que l'adrénaline vous donne des ailes au point d'oublier jusqu'à vos os brisés qui craquent, cèdent et ne vous soutiennent plus ?? Qu'est-ce qu'elle faisait ? Et surtout comme faisait-elle ?!

« Et toi, Nat' ? » La voix de Shanti s'élève dans les aigus derrière lui – un cri faible et tremblant au milieu d'une marée de klaxons. « Qu'est-ce que tu fais ? NAT' ! OÙ TU VAS ? »

Il se retourne brièvement, coupé dans son élan par l’angoisse massive de son amie, dont il découvre derrière lui le visage cireux et les yeux dilatés de stupeur. Elle a ouvert sa portière à son tour, mais semble pétrifiée entre deux feux.

« Ne t'occupes pas de moi ! lui hurle-t-il en retour, arrêté au milieu de la chaussée. Rattrape Scarfe !
Mais... !
Vas-y ! Dépêche-toi ! »

Et soudain, il se fait happer en pleine course. Une main l'a saisi au collet et retenu dans son élan, il titube en arrière avant de tomber sur un bonhomme qui fulmine sous une énorme moustache de morse.

« Hé ! Vous ! »

D'un regard fébrile, Nathan observe par-dessus son épaule la course d'Atéa qui va se perdre sous la silhouette massive du pont où passe la voie rapide, au-dessus de leurs têtes. Les voitures circulent partout en rugissant un bruit de fanfare désordonnée. Le jeune homme en costume vert dégage sèchement son épaule de la poigne du conducteur de la jeep, dont il considère le capot défoncé en tournant hâtivement la tête. Son sang ne fait qu'un tour et il blêmit. Puis il déglutit, sidéré à la seule idée qu'une petite jeune femme comme ça ait pu causer des dommages pareils, et il adresse seulement un regard très fugitif au moustachu en voulant tourner les talons.

« Pardon, Monsieur, je suis pressé.
Jeune homme ! »

Le chauffeur, furibond, le rattrape de nouveau par le bras, plus brusquement que la première fois. Ses yeux sont globuleux, démesurés – pleins à ras bords d'un bouillonnement qui colle instantanément les jetons à Nathan. Il cherche aussitôt à s'extirper de sa poigne et se tortille comme une anguille, pendant que l'autre bombe le torse, roule des mécaniques en le bousculant de plus belle et tonitrue au milieu du concert de klaxons :

« Quelqu'un va devoir me signer un constat, vous avez vu l'état de ma voiture ?!
Et à qui vous croyez que vous l'ferez signer, votre constat ? »

L’arrivée providentielle de Shanti aux côtés de Nathan déstabilise pour le moins son agresseur qui lui lance un regard hébété. Shanti, en revanche, avance sur lui au pas de charge, crispant fiévreusement tous les muscles de son visage dans un masque de fureur et d’effroi.

« Hein ? aboie-t-elle, tandis que le moustachu resserre sa prise sur le bras de Nathan. A la fille que vous venez de renverser peut-être ?
Dans votre intérêt, j'espère qu'elle n'a rien de cassé,
rétorque sèchement le jeune avocat qui ne se démène plus pour sa liberté mais se contente de planter un regard d’une grave intensité sur la face cramoisi du conducteur de la jeep. Seulement, étant donné la violence du choc, j'en doute.
Vous rigolez ?? »

L’homme s’étouffe bruyamment entre les poils drus de sa moustache. Comme Shanti, l’incident surnaturel l’a planté aux portes de la démence, dans un dangereux état de déchaînement nerveux. Il s’époumone dans les oreilles de Nathan.

« Vous l'avez vue comme moi ! Elle a détalé comme un lapin ! Je lui ai fait aucun mal, c'est pas possible ! Non ! Je ne suis responsable de rien !
Eh bien, excusez-moi. »
Tout à fait péremptoire, cette fois, il reprend son bras et fusille une dernière fois en règle l’individu, très certain de son effet. « Mais je m'en vais m'en assurer de ce pas. Nous nous retrouverons ensuite, si vous voulez bien.
C'est ridicule !! »

Ses yeux rôdent dans l’ombre glacée du pont où la malheureuse jeune femme n’a laissé que des empreintes de pieds nus dans la neige. Il trépigne, mais son visage est blême et Shanti l’intercepte brutalement avant qu’il ne décide de revenir s’en prendre à Nathan. Il y a une bousculade.

« Eh mec, lui cherche pas d'embrouille à ce gars-là, c'est mon pote et il est avocat ! »

Le ton monte, mais il ne peut plus se permettre d’être retardé. Il s’élance sur l’asphalte verglacé, dérapant sur les semelles en cuir de ses chaussures de ville, et il saute dans une congère sur le bas côté pour rejoindre l’abri du pont au pas de course. Le bruit d’une porte qui claque et d’un moteur qui démarre alertent son oreille et il se satisfait de ce qu’il en conclut, bien qu’un cri enroué de Shanti retentisse avec véhémence dans son dos.

« Eh ! OH ! Salopard ! Qu'est-ce que tu fais ??! NAaAT' ! » Il se retourne brièvement dans sa course, apercevant rapidement la jeep qui rugit en s’engageant de force sur la chaussée. « NAT’ IL SE CASSE ! PUTAIN L'ENFOIRÉ, IL SE CASSE !
Mais laisse tomber, j'te dis !
braille-t-il en retour. Occupe-toi de Scarfe, une fois pour toutes !
Je...
Tu n'as pas le temps de discuter ! »

Le dernier regard qu’il échange avec Shanti est assez autoritaire pour clore définitivement le débat. La Ford toussote, siffle et crache avant de se faufiler en tressautant dans la circulation.
Soulagé d’un poids, le jeune homme en vert poursuit sa course et vole quasiment au-dessus du manteau neigeux taché de pollution qui recouvre le terrain vague. Il dépasse un premier pylône et s’arrête sous l’abri humide du pont, guettant les alentours avec angoisse.

« Mademoiselle ? » Ses mots percent avec clarté le brouillard opaque, insipide, des moteurs lancés à pleine vitesse sur la voie rapide qui passe là-haut. « Ce n'est que moi... Nathan. Pardonnez-moi de vous courir après comme ça, mais je tiens à savoir si... si ça va ? Vous allez bien ? »

Pas de réponse. Que le silence d’une route hantée par le sifflement du vent et le râle des voitures. Nathan avale un peu de sa salive. Elle s’était peut-être évanouie quelque part... Il frissonne longuement. Il n’a aucune idée de l’état dans laquelle la pauvre doit se trouver. Il faudrait lui mettre rapidement la main dessus et l’emmener à l’hôpital. Dégainant son portable avec difficulté – ses doigts sont engourdis par le froid – il s’apprête à composer un numéro d’appel d’urgence tout en continuant à ratisser l’endroit du regard.

Encore une fois, les événements que Dieu lui donnait à traverser n’étaient que des mystères impensables. Rien ne pourrait expliquer ce qu’ils avaient vu, Shanti, lui ou ce moustachu en jeep qu’il préférait se figurer cavalant aussi loin que possible de leurs petites affaires. Personne n’irait croire aux inepties qu’il débiterait, de toute façon, et ce serait malheureux pour lui, mais le meilleur service qu’il pourrait se rendre à lui et à sa santé mentale serait d’oublier ce qu’il avait vu au plus vite.
Nathan nourrissait une foi sincère pour le perfectionnement de l’appareil d’État auquel il espérait contribuer, et concédait par principe qu’il fallait se soumettre à ses lois, sauf dans la nécessité impérative d’un cas de désobéissance civile. Toutefois ce n’était pas une foi aveugle. Il avait bien conscience qu’il serait extraordinairement stupide de mêler les autorités à cet épais imbroglio d’absurdités. Il était encore préférable de rester cachés, plutôt que de s’exposer seuls au pouvoir énorme des institutions, dont la terrible mécanique pourraient si facilement broyer leurs petites vies de rien entre ses étaux, et dans le plus grand des silences. Il faudrait construire un rempart solide à l’action gouvernementale et se regrouper, se souder bien à l’abri, avant de songer à se faire connaître.

Mais de nouveau, il divaguait.

Il avait pourtant beaucoup mieux à faire. Progressant à pas prudents dans la neige qui craque délicatement sous ses chaussures, il resserre son écharpe autour de son cou et, plissant des yeux, il retrouve dans l’obscurité les traces de la fuyarde. Il les suit avec attention, jusqu’à percevoir le son d’un reniflement ou d’un souffle hagard derrière un pylône qu’il contourne doucement, sans dissimuler sa présence et avec assez de lenteur pour que la jeune femme n’en conçoive aucune menace. Il la découvre tout à fait ratinée sur elle-même, respirant avec peine entre l’abri tremblant de ses bras. Elle était consciente.

« Oh, vous êtes là... »

Ce spectacle de détresse lui cause un vif pincement au cœur, dont le goût est bien amer quand il remonte au fond de sa gorge. Il s’approche de la pauvre jeune femme dont la tête est presque emmitouflée dans le col de son manteau et pose une main légère sur son épaule en guise de soutien. Puis il s’accroupit gentiment à ses côtés et se résout à poser genou à terre – et à tremper son pantalon dans la couche épaisse de neige où la malheureuse s’est laissée tomber. Sa main fait précautionneusement le tour de son épaule et il finit par passer son bras autour d’elle pour la cueillir contre lui et partager avec elle un peu de sa chaleur. Il lui laisse prendre le temps de se glisser dans son étreinte et trace quelques ronds apaisants du pouce au creux de son épaule, comme sa mère le faisait quand il était gosse et qu’il se ramassait à bicyclette. En même temps qu’il prend garde à ne pas lui faire de mal, il l’examine d’un œil méthodique et réalise avec stupeur qu’elle n’a pas vraiment l’air de souffrir de quelque façon que ce soit.

« Allons... C'est fini, maintenant... Regardez, par... par chance... » Ou plutôt par Dieu seul savait quel miracle ?? « ...vous n'avez pas l'air blessé. »

Il se mord silencieusement la langue, le ventre noué d’incompréhension. Elle ne présentait pas de trauma qui soit visible en tout cas, ni la moindre marque de choc, si ce n’était l’état d’ébranlement psychologique qui s’était emparé d’elle pour de bon. C’était inimaginable. Elle avait été heurtée par une jeep, ça représentait quoi, plus de mille-cinq cent kilos ? C’était plus qu’inimaginable, c’était carrément terrifiant.
Il frissonne et sa voix se froisse un peu, même en resserrant son bras autour d’elle, alors qu’il tente de lui offrir son soutien le plus solide. Ça lui fait du bien, à lui aussi, de sentir la moiteur terrifiée d'un corps entre ses bras, d'un corps de chair et de sang, réel et tangible.

« Et je suis là, avec vous. Et je comprends à peu près ce qui vous arrive, parce que ça m'est déjà arrivé. »

Il s’arrête un instant. Bon, sauf peut-être la partie où on arrête des voitures à mains nues... Sa gorge est sèche et sa tête lui tourne.

« C'est complètement dingue, et affreux, et terrifiant... Mais ensemble, on va trouver un moyen. Eh… murmure-t-il, en cherchant à accrocher le regard noir et brillant de la jeune femme et à la regarder dans les yeux. On ne laissera pas cette histoire vous bouffer toute crue. C’est promis. » Il lui sourit avec toute la tendresse qu’il parvient à rassembler pour cette petite sportive égarée, parmi le marasme d'angoisse dont son cœur déborde à gros bouillons, et il la tient précieusement contre lui. Il laisse le temps s’écouler, avec patience, les secondes, puis les minutes s’égrener et disparaître dans le froid. « Respirez bien, reprenez votre calme… Vous êtes en sécurité, hm… comment c’est votre nom, d’ailleurs ? »
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MessageSujet: Re: Non-Stop [Atéa]   Lun 24 Juil - 21:49

Je me suis enfuis, certes, non sans mal, mais surtout sans réfléchir, entre la glaciale incompréhension du choc et l’envie brûlante d’échapper à tout ce qui venait de se passer.

Entre les vrombissements effrénés de voitures au dessus du pont, je distingue une voix, c’est celle du passager à l’avant de la voiture, Nathan. A l’entendre, un frisson parcours le long de mon échine et se loge entre mes épaules en un frémissement de honte. J’ai beau ne pas comprendre l’entièreté de ce qui s’est passé, je ne peux me résoudre à m’innocenter ; tout est à cause de moi, et surtout, je ne sais pas ce qui m’arrive.
Une part de moi à envie de se cacher de lui, malgré toute la bienveillance dont il a fait preuve, je n’ai pas envie de mêler nos troubles, ou encore d’ajouter la mienne à la sienne, ou inversement ; une pudeur sourde m’empêche de me manifester, alors que ma bouche, bée sous l’inaction et l’ahurissement, laisse échapper un reniflement désagréable.

L’hésitation de ses pas s’imprime dans la neige et s’approche sourdement. En le voyant, je tente de lui rendre un regard amène, pour lui faire comprendre qu’il ne risquait rien, sans doute, devant la monstruosité de ce que je venais de réaliser. Je serre le col du blouson contre moi. Il s’approche de moi, me sers chaleureusement contre lui ; et la douce morsure de la chaleur qu’il dégage me fait réaliser à quel point j’ai froid. Après tout, j’ai beau avoir le blouson de Nathan, je ne porte qu’un t-shirt large, et mes jambes nues frissonnent contre la neige. Mais ça n’a pas vraiment d’importance, dans la doucereuse bulle qui m’enveloppe et qui apaise la fureur au creux de mon ventre, ma tête se pose sur son épaule, et je ferme les yeux.
Lorsqu’il me fait savoir que je ne suis pas blessé, un rire nerveux et doux remonte le long de ma gorge et manque de m’étouffer. Je ne prends pas la peine d’expliquer pourquoi, par ce rire, je me moque de moi-même, il est assez loquace pour cela. Ah ça non, je ne suis pas blessée, et c’est bien ce qui, paradoxalement, me fait peur et me saisit de de stupeur. J’ai seulement les bras un peu engourdis ou tuméfiés. Sa voix, agréable et solidaire, et sa présence en elle-même, me réconforte. Je souris, oubliant le froid. Je murmure distinctement :

« Merci, Nathan. »

Le seul fait qu’il essaie de me consoler me ranime et arrive, dans mon cerveau, à balayer les brumes d’incertitudes, de quelques manières que ce soit. A mon tour, j’ai l’envie de le serrer dans mes bras, comme un sincère remerciement, mais empreinte d’une force étonnante dans mes membres, comme après une longue et reposante nuit de sommeil, j’ai l’impression que je pourrai lui casser quelque chose. Je me contente alors de poser ma main sur la sienne qui est restée sur mon épaule. Respirant profondément, et écoutant sa question, je réalise qu’en effet, je ne lui ai quasi rien dit depuis que j’ai débarqué expressément à Philadelphie, rien du tout en fait.

Avançant un peu la tête pour sonder le fond des yeux de Nathan avec sollicitude.

« Hum. Oui, je vous prie de m’excuser, je n’ai même pas remarqué que je ne vous avais rien dit... Je m’appelle Atéa, Atéa Whakaue. Je viens... » j’ai un moment d’hésitation, ne comprenant toujours pas cette histoire insensée de téléportation, alors même que j’ai compris que Nathan est au courant, il est étrange de le formuler ainsi « d’Auckland, en Nouvelle-Zélande. » Par ailleurs, mes yeux glissent le long de mon bras et voient l’état des manches de la veste de Nathan ; c’est avec une mine désolée et une moue  affligée que je prononce à mi-voix :

« Aussi... Je suis navrée pour votre blouson... et pour Shanti... et euh... pour la pagaille que j’ai causée en général. Et euh... Je vous rembourserai le blouson ! »

Par cette conclusion un peu abrupte que je n’ai pas envie de développer davantage sous peine de penser à tout ce cauchemar, je caresse amicalement la main de mon compagnon de voiture pour lui signifier que je m’apprête à me lever. Une fois debout, courbée, je me frictionne un peu les jambes, aussi bien pour retirer la neige que pour les réchauffer, puis je me redresse avec vaillance, essayant de positiver au mieux, avant de tirer un peu sur mon large t-shirt vers le bas. Je tends la main à Nathan, -un bras musclé qui en aurait peut-être fait fuir bien d’autres à l’ordinaire, néanmoins aujourd’hui il m’avait vu stopper une voiture à main nu, il en avait vu d’autres !-, pour l’aider à se relever, en guise de soutien, mais aussi de remerciement pour ce qu’il avait pu faire jusque-là, pas forcément des actes mirobolants, mais un amoncellement de petites attentions, dosées à la perfection, qui a pu rendre ce début de journée supportable. Une fois relevé, je lui dis, avec un semblant d’entrain et d’humour sûrement mal dosé, un sourire bancal à travers des lèvres  :

«  Hm, euh, et vous pensez que... Si j’y pense fort, je peux rentrer chez moi ? Ou alors il faut que je rerentre dans votre voiture magique ? Ou bien un peu de poussière d’atmosphère ? »
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Non-Stop [Atéa]

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