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 Au détour de la rivière [Yoko]

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MessageSujet: Au détour de la rivière [Yoko]   Jeu 29 Déc - 15:28

Te Urewera. Aux alentours de 20h30, heure locale.


Noël était passé en famille. Joyeusement, dans les festivités de ce début d’été, où près d’Auckland les températures sont douces et les mentalités sereines. Ce laps de temps se situe exactement au début de l’été. C’est à peu près la cohue à cette époque, c’est le début des vacances scolaires, ces périodes sont dédiées au travail, et c’est là que je dois l’après-midi travailler en tant que garde nature et guide touristique. J’aime beaucoup ce travail, mais combiné à tout ce qu’il y a autour, c’est une période de stress et de surmenage intense. C’est pourquoi entre les deux fêtes de Noël et du jour de l’an, j’ai décidé de poser un congé pour partir loin. Je m’écarte toujours au moins à quatre heure de route, le plus souvent je passais sur l’île Sud, là il y avait bien plus de massifs montagneux.


Mon dévolu s’est porté sur Te Urewera, au Nord, où il fait bon la nature et la forêt sur plus de 2000km². Il y a forcément de quoi se retrouver seule ici. Y venir est rapide en voiture, c’est après qu’il faut avancer à pied dans la forêt. J’en ai profité toute la journée pour repérer des endroits à faire visiter, les cours d’eau à longer sans aucun danger.


Je marche depuis l’après midi, mon paquetage commence à me lacérer doucement les épaules. J’ai de la chance, le soleil est au rendez-vous, je me dis sans mal que la pluie aurait pu gâcher mon expédition. Alors que le soleil s’éteint insensiblement et éclaire la cime de cette forêt primitive toujours verte, les hauteurs des rimu, des totara, des hêtres ou bien des volumineux et majestueux kauri. Sous les arbres, se trouve une végétation assez dense et luxuriante, avec d'innombrables arbustes, différentes fougères qui surplombent lichens et mousses. Je pose mon sac près d’une rivière qui chancelle sous la force d’une petite cascade, qui profite et luit des derniers éclats du soleil à travers les feuillages. Je m’installe toujours près d’un cours d’eau, son gazouillis me pénètre et me calme, et sa course laisse une percée de lumière toujours enchanteresse.


Je sors de mon massif sac à dos une tente que je déplie en moins de deux, je connais ses recoins par cœur, je l’ai reprisé tant de fois. Je sors en même temps un petit pull bleu assez fin, les températures descendent assez rapidement quand le soleil disparaît. Les nuits sont fraîches, un peu au dessous de la barre des dix degré. Les oiseaux chantent encore, dans une mélodieuse cacophonie, due à ses perroquets, il faut le dire. La forêt en regorge de toutes espèces qui cohabitent avec les reptiles, surtout des insectes. Avant que les dernières lueurs ne se dissipent, je cherche des yeux des fantails, petits oiseaux sombres dont je raffole. En apercevant un de l’autre côté du ruisseau, je le prends en photo. Je me décide alors à préparer le réchaud à alcool pour manger quelque chose, je l’allume et mets une pauvre boîte à réchauffer, les grands repas gastronomiques c’était pas mon truc. Une flamme bleue éclaire vaguement le sol face à la tente. En attendant, j’enlève mon pantalon de randonnée pour revêtir quelque chose de plus confortable, inconsciemment, je fredonne un air tahitien, sûre de ma complète solitude :

« Te ‘oto ‘oto nei, te manu o te ra’i »
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MessageSujet: Re: Au détour de la rivière [Yoko]   Ven 6 Jan - 2:13

La lumière est toujours si éclatante, à cette heure, le matin, elle m’en met plein les yeux, et je dois les plisser alors qu’elle rebondit joyeusement sur le tapis de neige pour venir m’éblouir. Je me protège doucement de mon bras, toute embarrassée dans mes mouvements, par cette grosse doudoune qui m’isole du froid, et cligne rapidement des cils dans une tentative de me réhabituer à la soudaine et éclatante luminosité. Je fais quelques pas dans la neige, mes bottes crissant désagréablement en s’enfonçant à travers la légère croûte de glace qui s’était formé sur son manteau, et mon haleine laisse échapper un petit nuage de condensation. Tout ça ne va pas être de la tarte.

J’aurais pu rester au lit, ce matin, comme tous les matins depuis le jour de Noël – est-ce ma faute si mon rythme de sommeil est aussi fragile et perturbable qu’un enfant de quinze mois ? – et à vrai dire, rien ne m’empêchait vraiment d’y retourner, mais… Maintenant que j’avais enfin rassemblé la détermination de me mettre en route, il n’était plus question d’abandonner. Je retournerai me blottir près du poêle de mamie quand je serais victorieuse de ma noble quête.

En l’occurrence : aller cueillir des branches du gui que j’avais aperçu dans le pommier du voisin.

Mais les jardins sont vastes, dans cette partie du village. Vaste et recouverts de cinquante bons centimètres de poudreuse. Mère nature avait été très généreuse, cette année. Tant mieux pour les enfants, tant pis pour mes pauvres bottes. Car la neige est une sale petite vicieuse, qui sait très bien trouver les interstices entre la chaussure et le pantalon, même de ski. Et je peux sentir mes chaussettes se tremper de seconde en seconde. Fichu traditions.

Mais d’un autre côté, et je tente de me le répéter alors que je brave les éléments – j’exagère, le ciel est tout bleu, c’est juste moi qui n’ait pas pensé à prendre des bottes assez longues – ça va faire tellement plaisir à ma grand-mère… Avant, c’était mon grand-père, qui s’en occupait, d’aller chercher le gui. Et le sapin. Alors pour ce dernier, c’était Klaudia, la gentille fermière d’à côté, avec ses bras tout costauds de femme du Nord, qui s’était chargée de prendre le relais. Mais pour le gui, la pauvre femme m’avait confié qu’elle n’en avait plus vu au-dessus de sa porte depuis la mort de papy.

« Oh et puis de toute façon, je n’avais plus personne à embrasser, alors… » qu’elle m’avait sorti. Non mais. C’était parfaitement triste, et inadmissible.

Alors cette année, quid de la neige, j’m’en vais le couper, ce gui, et j’lui ferai un bisou par année où j’étais pas là. Minimum.

A force de tempêter toute seule dans mon champ de poudreuse, je finis par arriver à la petite clôture de bois qui sépare le terrain de mes grands-parents de celui des voisins. Je l’escalade comme je peux, me disant qu’à la réflexion, se mettre en doudoune pour grimper aux arbres, même des p’tits pommiers riquiquis, c’était pas forcément la meilleure idée du monde. Mais j’étais un être de confort, quand arrivait la morsure douloureuse de l’hiver, alors tant pis. Au pire, la neige amortirait ma chute.

Je prends mon courage à deux mains, arrivé au niveau du tronc, je grimpe.

Les branches sont assez basses, car heureusement pour moi c’est un arbre de pré, qui a choisi, le brave, de s’étaler à l’horizontale, plutôt que de faire la course vers le ciel avec les copains. Les branches sont épaisses, aussi, et solides. C’est un très vieux pommier. Il me faut plusieurs minutes pour manœuvrer, les jambes serrées comme des petites mandibules sur leur appui, et ramener à moi la branche sur laquelle s’est installé le petit parasite. Je sors une paire de cisaille, de ma poche, et l’amène au niveau de la plante pour me couper d’un coup trois belles branches de gui, que je tiens fermement de mon autre main.

Et là… disons que les choses vont un peu vite pour moi.

La branche fouette l’air, alors que je la relâche de la traction que je lui infligeais, celle sur laquelle j’étais assise se met à onduler un peu, sous l’impulsion, et comme mes deux mains sont prises, une par la tenaille, l’autre par le gui, je n’ai rien pour me rattraper alors que je glisse lamentablement.

Là où la chose est particulièrement drôle, c’est que la poudreuse n’est plus là, en bas, pour amortir la chute. A la place c’est un sol tout dur, et tout nu, qui m’accueille d’un violent coup dans l’arrière de la tête. Heureusement pour le reste de ma colonne, j’ai encore ma doudoune, qui fait de son mieux pour accuser le reste du coup. Le gui, lui, est toujours solidement serré par ma main, contre ma poitrine. Drôle de sens des priorités, décidément, ce corps...

J’ai à peine le temps de me dire qu’il fait vachement chaud, tout à coup, un petit gémissement de douleur s’échappant involontairement de ma gorge, et puis tout devient noir. Vraiment très noir. Pendant au moins… plusieurs longues – et angoissantes – secondes.
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MessageSujet: Re: Au détour de la rivière [Yoko]   Dim 22 Jan - 22:58

La nuit tombe pour de bon, il ne reste du ciel crépusculaire que quelques scintillements qui apparaissent au coin des feuilles perchées à la cime des arbres. Je finis de m’emmitoufler dans mon confortable pantalon, après avoir regardé si ma tente était bel et bien prête à l’emploi. Je chantonne encore, ça me donne toujours du baume au cœur quand j’ai un surplus d’énergie à dépenser, on trouve bien ce que l’on peut pour se défouler. Il n’y a que peu de bruits aux alentours, si ce n’est le bruissement des feuilles des arbres et les oiseaux qui terminent leurs chants du jour, je me plais à penser que je leur succède joyeusement. Ayant plus que faim, et n’en pouvant plus d’attendre que ma boîte chauffe, je la mets de côté, je sors de mon sac une boîte spécialement faite pour une seule et unique occasion que je ne raterais pour rien au monde. Hâtivement, je vais chercher une branche que je glane au sol. Je sors de ma boîte un marshmallow, que j’enfile sur la branche, et que je fais cuire sur le feu, attendant patiemment que le tout brunisse, assise au pied du réchaud.

Pourtant, dans ce calme idyllique à tous ceux qui cherchent le repos et le dépaysement total près d’un réconfortant s’more, j’entends un bruit sourd et terreux, comme un poids qui tombe au sol ; mon esprit pense aussitôt aux poids que je soulève dans le parc et que je lance tous les jours sur l’herbe verte qui n’a jamais demandé à recevoir des dizaines et des dizaines de kilos sur le coin de la tige, et régulièrement en plus. Je me demande ce que c’est, un oiseau ? Non, bien trop lourd au bruit. Un animal ? Ce serait étrange tout de même. Je me lève, avec une once d’intrigue papillonnant dans mes pensées, et saisis une lampe de poche tout en me dirigeant vers l’endroit où j’ai entendu le bruit.
C’est quelques mètres plus loin, je distingue au sol, facilement, un cops recouvert d’une doudoune jaune poussin. Si elle n’avait pas été jaune pas sûr que je l’aurais vu du premier coup. Effrayée, je regarde aux alentours avant de me m’avancer doucement.

« - Monsieur ? S’il vous plaît ?? Vous allez bien ??? »

Suis-je soudainement propulsée dans ces films d’horreur où un corps se jette sur vous sans prévenir ? Impossible, je suis déjà venue de nombreuses fois dans cette forêt et ça s’est -toujours- bien passé. Il ne peut pas en être autrement, et pourquoi aujourd’hui autrement qu’une autre fois ? Je m’approche encore, j’aperçois alors le visage de ce qui venait être une jeune femme d’origine asiatique.

« - Mademoiselle ? »

Toujours sans réponse, mon cerveau part alors au quart de tour, et j’essaie de me souvenir de mes gestes de premiers secours. A priori elle a chuté, peut-être est-elle étourdie ? Je pose rapidement mes doigts sur sa jugulaire, tout va bien, le pouls est normal. Je dois m’assurer qu’elle est consciente, un tant soit peu, je saisis sa main et lui parle, en anglais tout d’abord :

« - S’il vous plaît, réveillez-vouuus ! »

Là je commence à paniquer. Sévèrement.

Par sécurité, en me souvenant toujours des mêmes gestes de secours, je desserre le col de sa doudoune poussin, et en respirant un bon coup je déboutonne son pantalon pour qu’elle respire plus aisément. Posant une main sur son buste, je bascule alors prudemment sa tête en élevant son menton, je perçois un souffle d'air et sa poitrine se lève et se baisse. Ce réflexe, si ma mémoire est bonne, me prouve qu’elle n’est pas totalement inconsciente. Pour éviter tout problème, je mets calmement sa tête sur mes genoux et je me mets à l’appeler dans la seule langue asiatique que je connais à peu près, les larmes presque au bord des yeux :

« - Mademoiseeeelle »

Je panique, je regarde partout autour de moi. Je lui serre la main une nouvelle fois, un peu plus fort, pour voir si elle se réveille. Si elle peut se réveiller ce serait merveilleux, appeler les gardes forestiers en début de soirée, de nuit, serait long, et ce n’est pas tout prêt. Mais enfin, d’où tu sors toi ?! Comment peux tu atterrir ici en pleine forêt ? Y’a bien un camps à quoi ? Une heure de marche... comment es-tu arrivée ici... Tu es un nouveau gabarit d’ange-poussin venu m’annoncer une glorieuse et belle nouvelle mais il a fallu que tu tombes, c’est ça ?

Je respire profondément afin de me calmer, mais je perds mes esprits, tout en me rappelant qu’il est bon de parler à une personne pour qu’elle se réveille :

« - Réveille toi, mignon petit poussin. Vite, tu as une bonne nouvelle à m’annoncer... Vite, vite. Te réveiller serait déjà une très bonne nouvelle en soi, tu le sais ça ? Tu vas te réveiller, hein, mon petit poussin. »
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MessageSujet: Re: Au détour de la rivière [Yoko]   Mer 1 Fév - 22:49

Il y a des cloches qui sonnent, dans mon crâne. Des cloches remplies d’abeilles, et de gros bourdons. Ça clinque, ça vrombit, et ça se déplace, entre mes deux oreilles, de gauche à droite, puis de droite à gauche, nourrissant un grand sentiment de vertige dans ma poitrine. Je ne suis pas certaine de savoir mesurer le temps qui s’écoule entre ma chute, la disparition de la lumière, et les premiers battements de mes paupières, confuses et aveuglées comme celles d’un petit animal aux abois. Tout ce que je sais c’est que le monde existe à nouveau, et que ces retrouvailles sont… douloureuses.

Mon visage se plisse, alors qu’irradie depuis l’arrière de ma tête une douleur sourde, et vivante. Qui palpite sous mon scalp avec une sensation chaude, presque mouillée, comme un petit océan, répandant et retirant tour à tour sa marée brûlante sur la peau de mon crâne. Je dois avoir une bosse immense… ou bien…

Je papillonne des cils, encore très sonnée, et bercée par le vrombissement de mon propre sang, à mes oreilles. Quelque chose est bizarre.

Enfin non. Beaucoup de choses sont bizarres, maintenant que j’y réfléchis un peu.

Déjà, la neige a disparu. Sous moi, il n’y a ni froid terrible, ni humidité tentant de s’infiltrer par tous les interstices de mes vêtements. Quelque chose en moi essaie d’objecter que ce n’est pas si mal, en fait, que je ne sois pas en train de geler sous un gros tas de poudreuse, mais je lui rappelle aimablement que, si poudreuse il y avait eu, je ne me serais pas cognée si fort. D’ailleurs, la neige n’est pas la seule à s’être fait la malle. Le pommier aussi n’est plus là. Et le ciel. Ou du moins le soleil matinal qui y séjournait.

Peut-être que je suis restée inconsciente jusqu’à la nuit. Ou jusqu’à une nuit, quelque part, au printemps, puisque l’hivers semble s’être retiré… Non. Ça c’est bien proprement absurde…

Pourtant, au-dessus de moi, il fait nuit. Ou presque nuit. Et la seule chose que je peux distinguer, de là où je suis étendue, ce sont les quelques lueurs crépitante d’un feu, quelque part sur ma droite. Un mystère de plus sur ma liste d’étrangeté. On se croirait dans une très mauvaise partie du jeu des sept erreurs. J’essaie de bouger ma tête pour l’observer un peu mieux, ce feu impossible, mais c’est beaucoup trop douloureux, et je m’arrête aussitôt.

« O-ow… »

Ma voix est un peu rocailleuse, et je me rends compte que l’air a du déserter mes poumons un moment, expulsé par la chute. Il les remplit à nouveau, mais les mouvements appuient sur l’arrière de mes côtes, elles aussi endolories par la chute. Oh, comme je vais me faire disputer par mamie…

Mais j’ai d’autres priorités, pour le moment. Je crois.

A la réflexion, je réalise qu’à peu près tout mon corps me fait mal. Avec peut-être une concentration de douleur au niveau de ma tête, mes épaules et mon bassin. En cet instant, je me sens une empathie profonde pour ces animaux forestier qui se font renverser régulièrement par les automobilistes imprudents. J’ai l’impression étrange que tout mon monde vient d’être percuté par un camion, et je ne peux que regarder le ciel, de mes grands yeux de biche, étendue sur le goudron d’une quelconque nationale.

Enfin, n’exagérons rien. Contrairement aux pauvres petites biches qui rencontrent les carrosseries des chauffards, moi, je vais vivre. Et le goudron n’est pas si… inconfortable. Il m’a même aimablement surélevé ma tête, et… il me berce ?

Tout ça est décidément…

Non, attendez. Ce n’est pas une berceuse. Ce sont des mots. On me parle. Quelqu’un me parle. Quelqu’un. Ce n’est, évidemment, pas le sol, qui me tient gentiment la tête. C’est une personne. Et d’ailleurs, si je plisse un peu mes yeux, je peux apercevoir un visage, là, dessiné en un puzzle d’ombres et de petites plaines dorées par la lueur des flammes. Et ce visage-là, il me parle. Même qu’il doit me parler en japonais, un peu, parce que je le comprends. Enfin je crois. C’est difficile de lui attribuer une expression, surtout dans mon présent état de confusion, mais je ne crois pas qu’il soit particulièrement menaçant. La voix, elle, a l’air… heureuse. Soulagée, presque. Je tente de sourire, en pressant prudemment ma joue contre une main, qui passe par là. Elle est rugueuse, mais fraîche, et ça me fait beaucoup de bien.

« Je suis pas un poussin… Je suis Yoko… »

Dans un gros effort physique, j’entreprends de lever ma main vers le gentil visage, assez aimable pour cesser un instant de se dédoubler, et d’onduler bizarrement dans la nuit, au-dessus de moi, pour lui montrer que je dis la vérité. J’agite mes petits doigts, comme si c’était là la preuve irréfutable de mon identité. Mais les poussins n’avaient pas de doigts, pas vrai ?

« Tu vois… ? »

Je suis particulièrement contente de mon résultat, en cet instant, mais à force d’agiter ma main vide sous ce que je crois être le nez de la jolie voix, je me rends compte d’une chose tout à fait essentielle.

Ma petite main est vide.

Or elle ne devrait pas être vide, voyez-vous ?

« Oh… » Une petite moue de dépit se peint sur mon visage, jusque-là pas tout à fait décidé sur la meilleure expression à adopter, mais la nouvelle est grave. Car elle pourrait signifier que je me suis fait si mal pour rien. « J’ai perdu mon gui… »
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MessageSujet: Re: Au détour de la rivière [Yoko]   Ven 17 Fév - 19:26

Des mots se perdent dans le fond de ma gorge, elle respire mais ne donne pas vraiment signe de conscience. Je panique, mon ventre se serre indéfinissablement, une pierre s’y enfonce insidieusement et je n’arrive pas à la retenir.
Quand soudain la petite ouvre lentement les yeux -petite, mais en soi elle n’est pas bien plus grande que moi-, ses prunelles apparaissent derrière des paupières qui papillonnent et cherchent où elles se trouvent. Mon visage s’illumine d’une large sourire qui vient le fendre de part et d’autre, des larmes de soulagement viennent caresser le creux de mes yeux. Je trépigne de joie. La jeune femme s’essaie alors à un sourire assez gauche que j’estime comme un sourire radieux tant mon enthousiasme est débordant. Elle pose sa joue contre ma main, cette dernière est moite et encore un peu tremblante, mais ce contact arrive à me rassurer. Je me retiens de la serrer dans mes bras alors que mon cœur pulse encore forcément au sein de ma poitrine et ne réussit pas à retrouver sa place originelle, mais je sens qu’il y parvient peu à peu.

La réponse qu’elle me fait me rassure encore. Elle est en japonais, heureusement j’ai été chanceuse que ce soit sa langue, mais je me concentre alors pour comprendre ce qu’elle pourrait me dire, mais elle  ne dit pas grand chose. Elle reprends un peu de ses esprits et se rappelle de son nom au moins -en espérant que ce soit bien le sien-, néanmoins avec une amnésie aucun nom n’aurait passé le seuil de ses lèvres, c’est effectivement rassurant. Elle agite sa main doucement sous mes yeux, je ne suis alors pas certaine de comprendre ce qu’elle souhaite me dire, encore moins lorsque son explication semble irréfutable et que je ne la saisis pas du tout. J’imagine qu’elle n’a pas totalement recouvré ses esprits, mais ça ne saurait tarder, hein ? Pour l’aider je lui réponds sans la brusquer, en continuant dans le simple japonais d’accueil que je connais :

« - Enchanté Yoko ! Oui oui je vois... tu n’es pas un poussin… mais avec ta doudoune jaune tu es mignonne quand même ! »

Alors une moue tout à faire incrédule et étonnée se dessine sur le visage de Yoko, comme démunie. Elle a perdu... Quoi ? Je me trouve bête devant elle, je ne comprends absolument pas le dernier mot. Autant j’entends souvent des hôtes dans mon hôtel venir me voir pour me dire « j’ai perdu mes clefs », mais ça... Je ne sais pas ce que c’est ! Je me pince les lèvres et tout en tenant encre sa tête d’une main délicate, j’ose lui demander ce que signifie ce mot :

« - Euh... Excuse-moi... tu as perdu quoi ? Je ne connais pas ce mot, tu as peut-être en anglais ? » (Aucun mérite pour cette phrase, vraiment, je l’utilise souvent auprès de mes hôtes)

Instinctivement, je regarde autour de nous, il commence à faire bien nuit et je ne vois rien qui ne choque dans le décor et qui ne soit pas là habituel et qui ait une tête de « gui ». Je me répète le mot dans ma tête, non, il ne s’agit pas de « carte » ou « porte-feuille » ou de quoique ce soit qui se trouve dans mon service d’hôtel. Ah ? Peut-être qu’elle a perdu son « chemin » ?!. Je me concentre encore pour utiliser les rares mots japonais que je connais pour ne pas la perdre encore plus :

« - Tu es perdue ? Tu viens d’un camps forestier ? Peut-être d’un camps près du... hm... Lac Waikaremoana ? » Je fais une pause et me dis qu’il serait mieux de se mettre près de mon feu de fortune. « - Attention, je vais nous mettre près du... (le mot ne me venait plus) campfire. » Je la saisis dans mes bras avec une délicatesse extrême et la soulève comme une plume. Je lui souris pour lui faire comprendre qu’elle ne risque pas de tomber avec moi. Soupirant en route, je lui glisse un « Désolée pour mon pas bon japonais, basique juste. »

Je la dépose en face du feu près de moi, un peu navrée de l’accueillir dans des conditions aussi rustres, à peu de choses près elle pourrait penser que je suis une femme des cavernes en expédition dans la forêt... Je me dis alors qu’elle a peut-être faim et que de toute façon du chocolat fait toujours du bien pour retrouver ses esprits. Prenant le marshmallow qui avait refroidi, je le remets un peu en contact de la flamme, et sortant un gâteau sec que je coupe en deux, j’insère le marshmallow chaud sur du chocolat pour finir le tout, je le tends alors fièrement à Yoko, en souriant :

« - Tu aimes le chocolat ? Tu connais le s’more ? »

Tandis qu’elle se saisit de ce qui pouvait peut-être être un ovni culinaire pour elle, je sors de mon sac une carte des lieux, et la regardant un peu inquiète, je scrute le nombre de camps qui se trouve dans le coin. Aucun qui ne soit vraiment près en tout cas. J’attends qu’elle me donne quelques indications, si elle était effectivement près du lac Waikaremoana ou non, j’affinerai les recherches après pour la ramener dans le bon camps, sinon je serai contrainte d’appeler les gardes forestiers ou du moins de veiller sur elle toute la nuit.


Dernière édition par Atéa Whakaue le Lun 27 Fév - 13:49, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Au détour de la rivière [Yoko]   Sam 25 Fév - 11:48

L’anglais, hein ?

Tiens, cela faisait longtemps qu’il n’avait pas pointé le nez dans une de mes conversations. Il a du avoir peur que je m’ennuie. Ou alors c’est un complot du monde entier pour me forcer à pratiquer régulièrement mon expression orale, je ne sais pas. Ce serait une drôle de théorie, ça, et pourtant…

Pourtant, et c’est bien le pire dans tout ça, pourtant peut-être que c’est efficace. Après mon séjour à Philadelphie, j’avais drôlement pris confiance dans ma capacité à communiquer – ou du moins improviser une certaine forme de communication – dans cette langue, et je trouvais que, lorsque je devais m’en servir, sur le net, ou pour envoyer des messages à Nathan, les mots cessaient de se dérober sous mes doigts. Bien sûr, le langage écrit n’avait pas grand-chose avec l’expérience de devoir trouver les mots au fur et à mesure que notre langue nous les demande, dans une véritable conversation orale, mais c’était tout de même un petit pas que j’avais fait, là, vers une véritable prise de confiance.
Je souris, timidement, et sur mon visage encore sonné vient se peindre une expression plus déterminée.

L’anglais, je devais pouvoir faire.

« C’est… heum. Le gui. C’est une plante. Qui vit dans les arbres. En faisant des… des boules. »

Bon, ce qui est sûr, c’est que la chose n’a pas l’air de beaucoup l’éclairer. Pas découragée pour un sou, je la laisse réessayer le japonais, contente, secrètement, de ne pas être la seule à trouver quelques difficultés à ce jeu des langues, et des charades, qui est celui des gens dans ma situation. Le simple fait de la sentir aussi perdue que moi, se dépatouillant dans une langue qui n’était pas la sienne, juste pour mon confort, cela me faisait naître de grands élans d’empathie au fond de la poitrine.
Cette fille m’est vraiment tout à fait inconnue, mais déjà elle m’est sympathique, rien que pour cette raison.

« Du Campf… ooh ?! »

J’essaie de me concentrer sur ce qu’elle me dit, mais c’est dur, parce que tout d’un coup elle m’emmène faire un tour dans le ciel, et ça met un grand tournis au fond de ma poitrine. Par instinct, je m’accroche, de toutes mes petites forces d’oiseau tombé du nid, et ma doudoune fait un bruit de plastique alors que je m’agite un peu dans ses bras. J’ai peur de retomber, forcément. J’ai encore mal de la première chute, et puis, même sans ça, le mouvement est suffisamment soudain pour venir chatouiller, quelque part dans mon cerveau, des instincts de vieux primates oubliés là par l’évolution. Tomber ça n’est pas agréable.
Mais mon inconnue, elle, tient bon. Elle me porte mieux que les vieilles branches du pommier du voisin, et dans ces bras il n’y a rien qui craque pour me précipiter au sol. C’est même confortable, comme étreinte. Rassurant. Et quand on redescend pour qu’elle me pose par terre, près de ce que je comprends maintenant être le campfire – mais oui, en plus, c’est tout bête, comme mot – je viens chercher son sourire pour y répondre de toutes mes dents, drôlement impressionnée. Je consens alors à lâcher ses vêtements pour me laisser asseoir sur le sol, et j’essaie d’étirer un peu mon dos tout endoloris.

« Ow… J’ai fait une grosse chute… » Je marque une pause, me demandant soudain dans quelle langue il vaudrait mieux m’exprimer, finalement, au milieu de toutes ces bases qui flottaient entre nous deux, et je fronce doucement les sourcils. « Toi tu préfères si je parle japonais ? Je sais aussi l’Allemand très bien. Et l’Anglais… un peu. »

Fière de mon effet, j’ai prononcé chaque phrase dans la langue qu’elle référençait, et je gonfle ma poitrine comme si cela faisait de moi une grande linguiste acclamée de tous. En récompense, très certainement, pour mon prodigieux effort, on me glisse quelque chose entre les mains, en me disant que c’est un S’more, et à défaut d’être une réponse à ma question c’est une distraction très sympathique pour mon petit cerveau tout secoué, alors j’y referme mes dents sans poser plus de question, manquant de me brûler le bord des lèvres sur le marshmallow encore très fuyant.

Je tapote mes pieds dans la poussière, secouant le bout de mon nez en l’air pour signaler mon contentement, comme un petit chien ravi de se faire gratouiller derrière les oreilles. Aussitôt, je m’empresse de mâcher, pour mieux pouvoir faire disparaître l’autre moitié du s'more entre mes dents, et je hoche vigoureusement ma tête en signe d’approbation.

Comme je trouve que ma doudoune et mes bottes commencent à me gêner dans mes mouvements – et aussi à me coller fichtrement chaud, depuis que je me suis rapprochée du feu – je m’en débarrasse, dévoilant un petit pyjama fleuri qui se prête mieux au climat local. Même de nuit, bien que le feu y soit pour beaucoup, en cet instant. Puis, la poitrine tout remplie d’une vaillance nouvelle, j’essuies mes doigts dans mon pantalon et je me retourne vers elle pour me présenter, saluant très poliment, par réflexe, de la tête alors que je reprends la parole.

« Moi… Tu sais je ne suis pas dans un camp. Moi. Pas d’ici. » Je plisse mes sourcils pour réfléchir au meilleur moyen d’amener la situation. Parce que ça commence doucement à me revenir, tout ça, et que si moi je commence à comprendre, elle, visiblement, comme elle sort ses cartes et qu’elle me demande si je suis perdue, ce n’est probablement pas le cas. Il faut que je fasse bien les choses. Que je réussisse à lui expliquer. Je choisis l’anglais, par défaut, pas très sûre qu’elle arrivera à me suivre si je me lance dans une tirade en japonais ou en allemand. Là au moins je ne peux utiliser que des mots simples, à défaut de connaître les autres, alors peut-être que ce sera plus accessible… « Je viens de… l’Allemagne. En Europe. Tu vois j’avais… la doudoune de poussin. Parce que chez moi. C’est très froid. Et c’est la journée. Et aussi j’étais dans un arbre. Pour couper du gui. »

Encore ce mot. Je grimace, creusant ma soupière à la recherche d’une explication un peu plus utile à lui fournir.

« On accroche le gui pour. Comment… L’année de nouvelle. Premier janvier. La fête. Et on fait des bisous dessous. »

Je n’ai jamais été une championne de charades, mais ce matin… enfin ce soir, je me sens particulièrement d’attaque pour relever le défi. Dans un élan explicatif particulièrement inspiré, je ramasse une branche sèche à mes pieds, encore couverte de quelques feuilles, et je la soulève au-dessus de ma tête, avant de mimer du bout des lèvres le bruit d’un pudique petit bisou. Je ris, aussitôt, pour ne pas me sentir trop embarrassée, puis je ramène ma branche à hauteur de mes yeux pour jouer doucement avec.

« Moi je suis Yoko. Et je suis pas de ici. Je viens ici avec… » J’agite ma branche de plus belle, prenant un petit air mystérieux. « La magie. Pouf ! »

Je repose enfin ma trouvaille, pour ramasser un marshmallow dans le paquet dont elle se sert pour cuisiner, et l’enfourner discrètement entre mes lèvres sans le faire cuire. Par pure gourmandise. Puis, lorsque j’estime qu’elle a eu assez de temps pour digérer la petite bombe que je viens certainement de lui jeter sur les genoux, je relève la tête dans sa direction, et tente un large sourire au sucre glace.

« C’est bien. Que t’es là. Sinon j’aurais eu des ennuis. Parce que. La magie, c’est …compliqué… » Sans perdre mon sourire, ni me décontenancer de sa mine visiblement confuse – après tout, moi, ce genre de surprises, je commençais à y retrouver quelques marques, mais ce n’était probablement pas son cas – je poursuis, indulgente, mais tout de même désireuse d’en savoir un peu plus sur l’endroit où j’avais atterri. Littéralement. Je pointe mon petit index dans sa direction. « Toi… c’est qui ? Et ici, c’est où ? Tu peux me le dire ? »
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MessageSujet: Re: Au détour de la rivière [Yoko]   Lun 27 Fév - 15:19

Suite à mon incompréhension sur ce qu’elle avait perdu, la jeune femme essaie de m’expliquer qu’elle a perdu du « gui », et que ce dernier se trouve dans les arbres et est en forme de boules. Je ne saisis pas de suite de quoi il s’agit.

Le feu est la seule chose qui arrive à nous donner de la lumière à présent. En été les nuits ne sont pas particulièrement sombres mais en pleine forêt dense, ça ne paraît guère. La lumière vacille sur les pupilles de mon invité, intriguées face à ce que je lui ai donné. Elle secoue les pieds vivement de contentement, son visage ravi et vraiment à croquer me font sourire, peut-être plus que de raison, mais la joie des autres a toujours su faire la mienne.

Après cette délectation, et vu la bonne volonté qu’elle mettait pour m’expliquer les choses, sa gentillesse me met bien en confiance, et c’est avec une détermination que je m’applique à parler en japonais avec toutes les ressources dont je dispose :

« - Hm... Je parle surtout anglais ! Après, je parle, avec des notions touristiques, pour renseigner les gens, le japonais et oh ! L’allemand ! Cette dernière intonation était assez enthousiaste, mais je me rends vite compte, dans une moue désappointée, que ça ne va pas énormément m’aider, j’ajuste mes propos en expliquant : Il ne faut juste pas utiliser des mots très compliqués aussi bien en allemand qu’en japonais »

Ayant sans aucun doute chaud dans sa doudoune, elle la retire et dévoile un pyjama ; sur le coup, je m’amuse une nouvelle fois de nous voir toutes deux en tenues de soirée, en pleine forêt, jusqu’à ce que je me réalise vraiment que cette fille est en doudoune et pyjama ! Je commence à m’inquiéter pour elle. C’est assez étrange... On ne quitte pas un camps, en tout début de soirée, en pyjama surmonté d’une doudoune... Peut-être est-ce une personne échappée d’un centre psychiatrique ??? Mais je n’en connais aucun dans le coin.

Elle s’adresse de nouveau à moi, m’expliquant qu’elle ne vient pas d’ici. J’hausse un sourcil de stupéfaction, en l’écoutant attentivement. Elle semble à la fois gênée et perturbée, cherchant ses mots. Elle fait l’effort de parler en anglais, pour ma commodité. Hm, elle vient d’allemagne, il fait très froid chez elle et c’est pourquoi elle a une doudoune, qu’il fait jour chez elle, et qu’elle a dû aller chercher son fameux gui... J’essaie de lui sourire aimablement autant que possible, autant sa personne était mignonne à croquer et ses efforts étaient adorables, mais rien de tout cela n’avait de sens ! Elle s’est quand même pas instantanément retrouvée ici, c’est de la pure folie !

Mon esprit perdu cherche une explication, il peine. La seule idée qui arrive à perçer dans ce sombre chaos est qu’elle est tombée un peu trop fort sur la tête et qu’elle a dû subir une amnésie, et que, touriste, elle a oublié son voyage en nouvelle Zélande. Mais cette théorie n’explique en rien pourquoi elle a une doudoune et un pyjama. Par réflexe je me masse la tempe pour dissiper ma gène grandissante, je déguise aussitôt cela en un frottement. Je ne sais pas où me mettre ; pourquoi ne dit-elle rien de censé ?

Et comme pour me contredire, elle arrive enfin à me faire comprendre ce qu’est le gui, elle l’explique, elle me mime : l’image me vient aussitôt. Je ne peux m’empêcher de sourire tant l’imitation est choue. Je hoche la tête pour le faire définitivement comprendre que j’ai compris ce qu’était le gui. Cela explique l’Allemagne et l’Europe, on ne faisait pas ça ici, en Nouvelle Zélande.

Elle me dit son nom, et c’est avec un sourire identique que je m’apprête à lui dévoiler le mien jusqu’à ce qu’elle me dise qu’elle n’est pas d’ici et qu’elle est venue par magie. Je euh, ne sais plus où me mettre. La bonne foi, l’immense bonne foi dont elle fait preuve me déstabilise, comme si elle pensait vraiment tout ce qu’elle était en train de dire. Je suis tiraillée entre l’idée de la croire et de la prendre pour une folle. Je n’ai envie que de prendre ce poussin perdu sous mon aile et de l’aider, de l’installer sous une aile chaleureuse, contre moi -mais qu’elle arrête de dire des bêtises-. Je ne sais décrire si c’est la peur ou l’inconnu qui me noue à présent le ventre, la malaise sans doute.

Dans tous les cas, je ne peux que l’aider, cette petite fille perdue, qui ne sait plus où elle se trouve, alors qu’elle vient de l’autre bout de la planète ! Je la regarde, elle joue avec sa bout de bois, adorablement, je n’arrive pas à lui en vouloir, d’une quelconque manière, je ne la connais pas, je ne comprends pas, mais une envie irrésistible me pousse à l’aide. Sa bonne volonté, mon optimiste sans limite, je ne peux décemment pas lui refuser mon secours ! La magie... La magie... C’est quoi ce délire ? Elle vient directement du monde de Harry Potter et elle a transplané de l’école de magie de Berlin jusqu’au beau milieu d’une forêt perdue de Nouvelle Zélande ?

J’essaie de garder mon calme au possible, je respire un grand coup discrètement. Je lâche mes cartes que je triturais nerveusement depuis tout à l’heure etp ar sollicitude envers Yoko, je marche un peu à quatre pattes dans sa direction, je m’assis près d’elle et lui prend une main que je sers entre les miennes, pour lui montrer que je suis là pour l’accompagner, et qu’elle ne doit pas avoir peur, même pour ce que je vais lui annoncer sur le moment. J’hésite à parler en allemand ou en japonais pour la conforter, mais je continue en Japonais car j’y suis un peu plus à l’aise. Je lui souris ouvertement :

« - Je suis enchantée de connaître toi Yoko, ce prénom est aussi adorable que toi ! Moi je suis Atéa. Et pour l’endroit où on est... Mes yeux se fixent dans les siens comme pour guetter sa réaction. On est en Nouvelle Zélande, dans une grande forêt... Et euh, dis-moi, tu es sûre que tu vas bien ? Ta tête va mieux ? Tu ne te rappelles vraiment pas quand est-ce que tu es arrivée ici en Nouvelle Zélande, -par hm jet plane- et non pas par magie ? je fais une pause, j’ai vraiment peur de la vexer, que ce soit une amnésie ou qu’elle soit folle, je ne voudrais pas qu’elle s’énerve et m’abandonne ici à grand coup d’Avada Kedavra. Il est vrai que j’ai envie de l’aider tant elle semble irrésistiblement gentille, mais je ne la connais pas du tout... Je pense que tu as dû tomber d’un peu trop haut, tu... as oublié ton arrivée ici... Tu es sûre qu’aucun des endroits, des campfire, que je t’ai indiqué sur la carte, ne te dit quelque chose ? »

La seule chose qui me fait peur, c’est qu’elle se dise que je suis en train de la prendre pour une folle, et comme pour renouer un lien qui s’était délité dans cette paranoïa ambiante, je me lève prestement, ayant une idée soudaine, en lui adressant un sourire sincère :

« - Attends un instant, je reviens ! »

Je quitte le feu du camps et me dirige dans l’ombre de la forêt vers des broussailles épaisses. Dans un bruit de fouille méthodique, j’examine le plus beau à prendre, et j’enlève un pied de fougère très jeune. Fière de ma trouvaille, je m’avance vers Yoko et me met à genoux près elle. La pousse que je lui monte est bien ronde, et décrit de nombreuses petites spirales vertes :

« - Tiens, ceci est un peu comme le gui chez mon peuple, je te le donne ; c’est ce que l’on appelle un koru. Malheureusement avec lui on ne fait pas de bisou, mais c’est un symbole qui montre la façon par laquelle la vie évolue et revient, comme dans un mouvement de vague, de roulement, il symbolise une vie nouvelle, la force, et surtout l’harmonie et la paix. Je te l’offre. »
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MessageSujet: Re: Au détour de la rivière [Yoko]   Mar 14 Mar - 0:04

« Oh. » Le sourire sur mes lèvres se charge doucement de déception, alors que je réalise que, bien évidemment, Atéa ne croit pas un mot de mon histoire. C’était à prévoir, bien évidemment, mais tout de même, je ne peux m’empêcher d’avoir le cœur un peu pincé par cette confirmation. Il est rare qu’on me croie, lorsque je m’exprime au sujet du surnaturel, alors peut-être que je devrais m’y faire, un jour. Finir par m’habituer à ce que me petits sauts dans l’inconnu se terminent par un plat à la surface de l’incrédulité des autres.

Mais il semblerait que je n’aie pas encore atteint un tel point de résignation, et je retire tout de même un petit pincement dans la poitrine à l’idée de passer pour quelqu’un de dérangé.

« Tu me crois pas, hein ? » Elle a l’air embêtée. Je hausse doucement les épaules, mes yeux remontant se poser dans les ondulations envoutantes des flammes, tandis que je cherche les mots les plus simples possibles pour exprimer ce que j’ai à dire. « C’est pas grave. C’est dur de croire, quand on n’a jamais vu. C’est nous les… humains. On est comme ça. On a très peur d’être trompé. »

Je secoue doucement la tête, acceptant son cadeau avec une respectueuse inclinaison de la tête, serrant le bébé fougère contre mon cœur. Le reste de mon discours a glissé sans que je le réalise vraiment vers le japonais. Je baisse mon regard pour examiner les spirales qui décorent la petite pousse, en les suivant du bout de mon index, me laissant absorber par leur délicate complexité.

Tourne, et tourne, et tourne…

C’est un joli symbole, pour une jolie philosophie. Douce et pleine d’espoir…
Ça me plait beaucoup. Retrouvant un sourire un peu plus enthousiaste, et repoussant mes quelques instants de peine tout au fond de mon ventre, pour mieux les ignorer jusqu’à plus tard, je viens glisser son cadeau derrière mon oreille, emmêlant ses spirales à mes cheveux, dans une drôle de décoration.

« Tu sais ? Ce qu’on peut faire. » Je remonte affronter son regard, un peu plus confiante, cette fois. C’est à nouveau l’anglais qui revient à la charge, alors que ma mélancolie s’estompe, dans l’espoir que ma syntaxe, quoique plus laborieuse, pour moi, lui sera plus accessible. « Ce soir, c’être la nuit. Alors s’inquiéter ça sert de rien. Oui ? Tu es pas obligée de croire. La magie. Mais on peut attendre demain, le matin. Si je suis pas repartie, ‘pouf’ avec la magie ? Alors tu as le droit de tu peux t’inquiéter. »

Et si, comme je l’espères très fort – je n’ai absolument pas envie de répéter un autre fiasco comme celui de Philadelphie – je suis bien rentrée chez moi avant le lever du jour, et bien, autant dire qu’il n’y aura plus vraiment de problème à régler. Elle se dira qu’elle a rêvé, ou bien elle essaiera de me contacter. C’est là qu’on saurait véritablement si elle était prête à croire ou non.

Il y en a que ça inquiète, que ça rend curieux, comme Nathan. D’autres, comme mon père, ou bien même Stephen

« Deal ? » Je souris, timidement, avançant ma main dans sa direction, l’auriculaire tendu dans sa direction. « Tu connais ? Avec le petit doigt ? On fait ça au japon. C’est ma mamie qui m’a appris. Fais comme moi. »

Je lui montre comment lier nos auriculaires, et la silhouette de nos mains à présent jointes lance une ombre impressionnante sur le sol de la clairière, étirée et secouée, de temps à autre, par la danse paisible des flammes, un peu plus loin. Le cœur plein d’un enthousiasme presque enfantin, je chante brièvement la petite strophe qui accompagne l’échange ; un poème à base d’aiguilles, de mensonges et de doigts coupés, étrangement adouci par les notes enjouées de la chanson.

« T’inquiète pas. On doit pas vraiment se couper le doigt si on ment. C’est juste… la comptine qui est un peu effrayante. Pour apprendre aux enfants que mentir c’est mal… »

J’esquisse un petit sourire d’embarras, appréhendant soudain qu’elle ait la même réaction que Stephen, quand je lui avais fait démonstration de la petite comptine. Mais je suis d’avis que toutes les cultures ont leur lot de petites choses morbides à destination des enfants. Ça n’était pas si traumatisant, chanté, comme ça, et surtout quand on comprenait que le sens qui a un jour été derrière les mots est depuis longtemps tombé en désuétude.

Ça n’a pas empêché Stephen de faire une sale tête, ce jour-là. Ça ne l’a pas empêché de me mentir, d’ailleurs, maintenant que j’y pense…

Mais peut-être que je ferais bien de ne pas y penser.

Reportant mon attention sur la jolie jeune femme, et nos mains, qui à présent se séparent avec délicatesse, je m’assure de lui offrir mon sourire le plus paisible, avant de poursuivre.

« Mais je mens pas. Tu verras. Si tu veux, même, je peux écrire quelque part mon adresse Youtube. Quand je rentrerai en Allemagne, demain, je ferais une vidéo. Tu pourras voir, et ça sera la preuve. Et sinon… » Je grimace doucement, pas très enthousiaste à l’idée de me confronter à cette perspective là tout de suite. « Sinon demain, tu pourras t’inquiéter. D’accord ? Mais ce soir… »

Une petite moue de réflexion intense vient plisser mon front, et je reste un instant interdite, tandis que mon esprit passe en revue les activités usuelles qui nous occupaient, moi, mon père, et mon grand-père, à l’époque où je fréquentais avec eux les terrains de camping de Müggelspree.

« Ce soir on peut regarder les étoiles ! Ou bien se raconter des histoires. Et manger des… des s’mores. C’est l’heure du petit déjeuner, pour moi, tu sais ? »

Mon estomac semble se réveiller, à cette idée-là, et accompagne mon argument d’un petit gargouillement joyeux. Je ris, de bon cœur, lorgnant la boîte où attend sagement le reste des biscuits. Ça n’est ni très conventionnel, ni très diététique, comme petit déjeuner, mais ça semble remplir l’enfant en moi d’un enthousiasme sans précédent. Ça fait résonner quelques cordes nostalgiques, au fond de mon ventre, me rappelant les fois où ma mère me laissait avoir des tartines et du chocolat chaud pour le souper, quand l’orage grondait au dehors ou que j’avais besoin d’être réconfortée.

Mon énumération continue, pourtant, toujours dans le japonais le plus simple que je peux conjurer. Parfois, quand un mot me semble vraiment trop spécifique, je tente de le répéter une fois en anglais, ou en allemand, me guidant dans mes cheminements linguistiques à l’aide des petites moues d’incompréhension que je peux regarder fleurir sur le visage de mon interlocutrice. Dès que je la sens paniquer, où froncer légèrement ses sourcils en signe de confusion, je ralentis mon propos, et je hasarde quelques synonymes, ou des traductions, jusqu’à ce que son visage s’illumine à nouveau de compréhension. C’est un jeu auquel je me découvre un certain intérêt, avec tout autant de surprise que d’excitation, et dès lors que je ne suis plus retenue par la crainte de n’être pas comprise, je retombe sans m’en rendre compte dans ma tendance presque pathologiques aux petits babillages d’oiseau bavard.

« Oh, et sinon, et bien, on peut… Qu’est-ce que tu fais, toi, quand tu dors près du feu, toute seule, comme ça ? Moi j’aime bien écouter de la musique. Ou faire de la musique. J’ai un Ukulélé, chez moi, j’apprends des chansons en anglais et je les mets sur internet, parfois, aussi. Les gens aiment bien. Je peux chanter, si tu veux ? » Mon sourire s’élargit, tout brillant d’un mélange d’enthousiasme et de bienveillance. « Mais c’est ton feu de camp, alors c’est toi qui doit décider ! C’est la règle du camping. »
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MessageSujet: Re: Au détour de la rivière [Yoko]   Mer 26 Avr - 17:02

D’après elle, je ne la crois pas. J’efface un sourire sarcastique de mes lèvres. Évidemment, qui pourrait, de but en blanc, croire de pareilles choses ! Je me rends bien compte qu’elle a l’air de l’être le plus sincère qui soit sur cette terre en ce moment même, mais les fous ne sont pas moins sincères quand ils sont persuadés de leurs compulsives démences. Je n’ose pas vraiment lui répondre, de peur de la blesser davantage, et je suis heureuse constater que le brin de koru que je lui ai donné ait pu la soulager du moins un peu de ma compassion envers elle. Cette pousse de fougère est tout à fait mignonne au creux de son oreille.

Avec un sursaut de courage, elle essaie tant bien que mal de me réconforter. Néanmoins, dans tous les cas qu’elle présentait, rien, à mon avis, ne saurait me rassurer ou m’éviter de m’inquiéter. Si elle venait à rester ici, que ferais-je d’elle ? Si elle venait effectivement à disparaître, devrais-je aussi m’inquiéter pour ma propre santé mentale ?
Massant ma nuque d’une main hésitante, j’ose lui répondre :

« - Euh... Hm... Oui.... je suppose... La magie, hein... » en essayant de grimacer le moins possible et de faire disparaître ma gène. « On verra si tu ne ‘pouf’ pas. »

Elle me tend alors son auriculaire, et commence à chantonner en japonais quelque chose, qui, à l’oreille, n’est pas désagréable, mais qui, dans les brefs mots que j’arrive à capter, ne m’enchante pas plus que cela. Je me demande à ce moment si je ne viens pas de partager un échange d’un quelconque ordre satanique, mais quitte à ne pas croire aux phénoménaux poufs de téléportations, autant ne pas penser davantage aux rites occultes. Une fois cette cérémonie de deal accompli, non sans que je sache vraiment si je voulais vraiment y participer ou non, elle essaie de nouveau de me convaincre que ça va réellement se passer. Pour éviter de la perturber, je vais, à genoux, à mon sac pour en sortir un calepin et un stylo où elle peut me donner tous les contacts qui lui viennent pour que je puisse la joindre au (grand) cas où.

Sa dernière affirmation éveille mon cerveau qui se heurte aux non-sens. Et c’est à voix basse que je m’entends dire :

« - Quoi ? Le petit déjeuner chez toi ? Ah. Ah oui oui, évidemment... » mon sourire est gauche, mes codes de pensées sont troublés.

Je respire doucement, je tente difficilement de ne penser à rien, comme si tout ce qui se passait autour de moi à l’instant était absolument normal dans le meilleur des mondes. Je l’écoute, ses paroles, pas toujours assurées, ont quelque chose de réconfortant tout de même. En fait, si ce n’est sa lubie pour les téléportations, Yoko est assez adorable. J’essaie de l’écouter autant que je le peux, de même de la comprendre, alors que le ciel de la nuit est de plus en plus sombre, et qu’une lueur intimiste nous enveloppe, Yoko et moi.


« - Quand je suis toute seule devant un feu ? » la question arrive à m’étonner, alors que cette situation m’est familière. Je recherche juste la sérénité, à recharger les batteries, loin de tout. « Hm, oui, moi aussi je chantonne. Même si je ne sais pas du tout jouer de quelque instrument de musique que ce soit. » Mes yeux se posent sur le cours d’eau non loin de nous, un sourire amusé illumine mon visage : « Quand je suis seule et qu’il fait chaud aussi il m’arrive d’aller me baigner dans la rivière » j’émets un rire sonore et cristallin, presque fière de mon invitation saugrenue et stupide qui suit juste mon fil de pensée. « Sinon oui, on peut chanter, ou bien je peux te raconter des choses sur la Nouvelle Zélande ou bien sur la culture Maori ? Je suis moi-même la descendante d’une tribu Maori ! » avec fierté et naïveté, remontant mes manches jusqu’en haut de mes épaules, je lève mes bras au ciel et je comprime mes muscles, comme si ma musculature ou la force venaient directement de mes ancêtres. C’est ostensiblement idiot. Ah, la fatigue. « Tiens, tu aimes les histoires ? Je peux te raconter la création de la Nouvelle Zélande selon les Maoris si tu veux ». Je me saisis de nouveau de la carte qui était resté aux pieds de Yoko, et je la déplie complètement pour montrer l’étendue de toute l’île, et sur un ton solennel de narrateur (qui avait surtout bien appris ses speechs touristiques), je commence mon récit : « Ici, nous avons un demi-dieu, qui se nomme Maui. Ah bah tiens ! Comme dans le dernier film de Disney, Moana, tu l’as vu ? Ce demi-dieu vivait à  Hawaiiki, c’est l’île où viennent originellement tous les peuples polynésiens. Un jour, grand pêcheur, Maui pêchait dans l’océan, loin de tout, grâce à son grand hameçon magique, sur son waka, son canoé. Il sentit une grosse prise au bout de son hameçon, il tira de toutes ses forces et sortit de l’eau Te Ika a Maui, le poisson de Maui. Il découpa le poisson, et ce poisson devint l’île nord. Maui pêcha ensuite l'île Sud, connue sous le nom de Te Waka a Maui, le canoë de Maui. Il y a aussi tout au sud de la Nouvelle Zélande l'île Stewart, ici, on l’appelle Te Puna a Maui : c'est l'’ancre de Maui’ qui a retenu son waka alors qu’il pêchait le poisson géant. Ainsi fut créée Aotearoa, la Nouvelle-Zélande. »

D’aise, et contente de mon récit, j’arbore à Yoko un sourire enjoué et je m’assis en tailleur en face d’elle, tout en espérant ne pas l’avoir déçu, mais apparemment, écouter des histoires n’était pas pour lui déplaire.
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MessageSujet: Re: Au détour de la rivière [Yoko]   Mar 16 Mai - 1:54

Ce n’est pas facile, pour Atéa, de lâcher prise. De simplement accepter ma présence ici, avec elle, sans chercher à l’expliquer. Je peux sentir qu’elle se bagarre un peu, à l’intérieur d’elle-même, probablement contre l’intransigeante voix de sa propre rationalité, mais chaque seconde qui passe voit sa lutte couronnée d’un succès plus franc. Pour une raison dont je ne suis pas certaine, elle semble déterminée à m’éviter de souffrir de son incertitude. Qu’il s’agisse d’affection ou simplement d’un respect sincère et louable pour le confort d’autrui, la bienveillance d’Atéa, et l’effort qu’elle déploie pour aller dans mon sens me touchent profondément.

Les mains occupées à griffonner sur le petit calepin qu’elle m’a confié, je me laisse bercer par le son de sa voix, un sourire bien plus léger au bord des lèvres. J’ai inscrit là l’adresse de ma chaîne Youtube, en haut d’une page, mais avant que j’aie le temps de penser à y ajouter mon mail ou mon numéro de téléphone, ma concentration a de nouveau été happée par mon hôte. Du coup, délaissant le milieu de la page, la pointe de mon crayon s’en est allée griffonner pensivement dans la marge.

Et puis…

Il y a un rire, soudain, dans sa gorge, et c’est un rire si joli que je m’arrête aussitôt pour l’écouter. Il s’accorde parfaitement avec les crépitements du feu, et le murmure du vent dans les feuilles, au loin. On dirait presque que c’est lui qui les a convoqués. Je relève les yeux vers la jeune femme, le cœur tout intrigué, et me retrouve nez à nez avec un biceps fièrement dressé vers les étoiles.
Surpris, mes yeux en suivent les contours, tracés finement – et oserais-je le dire : très joliment – sur sa peau. Je remonte leur piste, habillée d’or par la lueur douce des flammes, et chemine jusqu’à la petite moue de fierté amusée qui s’est installé sur les lèvres d’Atéa. C’est si intriguant…

Ses yeux sont comme ceux d’un chat, pendant une seconde, alors que le feu s’y reflète aussi, et quelque chose de magique se produit.

Je rougis, brusquement, et bat en retraite presque aussitôt après. Mon regard, cherchant où se poser, finit par atterrir au milieu des petites spirales que j’ai commencé à gribouiller sur le bord de la page, dans le carnet d’Atéa. Mon sourire, lui, n’a pas quitté mes lèvres, malgré la surprise. En revanche, il s’est tout légèrement teinté d’un mélange d’embarras et de satisfaction.
C’est comme si j’avais trouvé un trésor, juste là, dans le sourire de la jeune femme. Une petite seconde en or, précieuse et électrique. Rien qu’à moi. À moi et à elle. Et à cette nuit au-dessus de nous.

« Ouah… »

Je pouffe, à mon tour, la poitrine remplie de bonne humeur, et la laisse s’installer près de moi, abandonnant le carnet un peu plus loin pour me pencher avec elle sur la carte.

Guidé par ses mots, je voyage, sautant d’île en île comme si j’habitait le bout de son doigt, et son enthousiasme semble me porter aussi facilement que ses bras pourraient le faire… s’ils le décidaient. Je fronce les sourcils. Ça c’était une pensée… un peu inhabituelle. Je la laisse filer, sans y prêter trop d’attention, distraite, de tout façon, par la fin du récit de mon hôte. Levant les mains, j’applaudit doucement, laissant mes dents briller à la lueur du feu, dans un sourire très large, et alors qu’Atéa lève sur moi des grands yeux pleins d’attentes, je m’efforce de trouver dans mes souvenirs une histoire digne de suivre la sienne.

« Mmmh…  Mon grand-père il me racontait beaucoup d’histoires, mais c’était plutôt des trucs sur, hm… la Guerre. Des batailles, et des généraux corrompus. » J’esquisse une petite grimace à ce souvenir ; ce n’était pas vraiment ce que je préférais me rappeler de lui, en général. Quand on l’avait lancé dans ce genre de récits, il ne pouvait plus s’arrêter et pendant des heures il peignait avec ses mots des tableaux sanglants et durs, remplis de monstres au visages beaucoup trop humains pour le cœur de sa petite fille. « C’était son travail. Il faisait des livres. »

J’arrête là ce sommaire portrait de mon grand-père, laissant mon esprit voguer le long de son courant, à la recherche d’un conteur un peu plus habile. Evidemment, il ne met pas longtemps à le trouver, et c’est le visage bienveillant de ma mère, qui m’apparait, enveloppée de douceur et de nostalgie.

« Ma maman elle… »

Aussitôt que les mots ont quitté mes lèvres, une petite bille de marbre monte faire son nid dans ma gorge, et une ombre passe dans mon regard. Ce n’est pas un mauvais souvenir que je convoque, pourtant, mais malgré les années et l’allégresse du moment que je partage avec Atéa, un petit peu de ma tristesse d’enfant trouve un chemin jusqu’à mon sourire.

« On avait un rituel. Je venais m’asseoir à côté d’elle, au piano. Et elle racontait une histoire, et avec sa musique elle faisait tous les bruits, et des petits thèmes différents pour chaque personnage… » La gorge encombrée d’un petit soupir nostalgique, je remonte mes jambes devant moi pour m’y enrouler, soudain pensive. « Elle est plus là maintenant mais… »

Ma gorge se serre un peu, et je secoue la tête, doucement, refusant de m'attarder sur le pincement qui saisit mon coeur.

« Je ne connais pas toutes les légendes sur le japon, mais quand j’étais petite, il y en a une que j’aimais beaucoup qu’elle me raconte. Elle disait que le Japon repose sur une pierre très dense et très dure, et que cette pierre est posée sur le dos d’un poisson chat : le Namazu . On dit qu’il vit dans les profondeurs, caché dans la vase tout au centre de la terre, et que chacun de ses sursauts provoquent des catastrophes à la surface de la terre. Comme les séismes. Heureusement le plus fort des dieux du sanctuaire de Kashima, Takemikazuchi, lui maintient la tête avec son épée pour qu’il reste tranquille. » Mes mains se rassemblent devant moi dans une tentative de mime, mais je ne suis pas tout à fait sûre de comment on tient une épée, alors je finis par les laisser retomber à côté d moi. Un sourire au bord des lèvres, je relève les yeux vers la jeune femme, avant de prendre ma grosse voix spéciale histoires. « Mais chaque fois qu’il relâche sa vigilance le poisson remue et la terre se met à trembleeer... Hm. Voilà.»

Je tapote doucement de mes pieds sur le sol, le petit élan de tristesse presque dilué au fond de ma poitrine. Mon regard se perd encore quelques instants sur les traits du visage d’Atéa, puis je rassemble mon courage, et quelques mots d’anglais, remarquant que ce dernier m’avait complètement déserté depuis quelques minutes.

« Mais tu sais ce que j’aimerai bien entendre ? Une histoire sur toi. » Camouflées par les reflets orangés que projettent les flammes, mes joues se colorent discrètement. « Enfin… Comme tu veux comme histoire. Si tu as envie. Sinon c’est pas grave ? »
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Au détour de la rivière [Yoko]

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