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 Off the Wall [Aloïs]

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Lieu : Philadelphie, Pennsylvanie.
Occupation : Avocat en droit pénal. Conférencier, écrivain, activiste. Musicien à ses heures perdues.

MessageSujet: Off the Wall [Aloïs]   Ven 13 Oct - 1:43

Aux anges, un soupir de soulagement au bord des lèvres, Nathan s’abandonne tout entier au confort relatif de son siège. Ses doigts resserrent attentivement les sangles de son petit sac de randonnée marron qui baille aux corneilles sur ses genoux. Le pauvre avait connu un début de matinée en fanfare, après qu’on est venu à l’improviste le tirer du sommeil du juste où il était paisiblement plongé au fond de son placard. Il était en retraite depuis quelques années, pour ainsi dire. De son temps, il avait vaillamment servi. Et cependant il devait y avoir quelque chose de vrai dans cette triste philosophie fataliste qui prétendait que toutes les bonnes choses avaient une fin. Ce sont aujourd’hui de fringantes petites mallettes de travail qui ornent les mains de son propriétaire, quand autrefois, il avait, lui, supporté sans faiblir des kilos de livres de droit, de romans, de vêtements et de bricoles diverses, du matin au soir, dans les rues labyrinthiques et les squats de West Philadelphia.
Et puis tout à coup, on le remplissait à nouveau de bouteilles d’eau, de barres de céréales, de sandwichs, de couvertures, de vêtements et de bouquins, et il reprenait du service. Il ne s’en plaignait pas. Sa vieille toile avait été brodée partout de patchs d’oiseaux pour camoufler les trous et renforcer les parties usées. Là, un élégant flamant rose, ici la petite tête cocasse d’un cacatoès, à cet autre endroit, un martin pêcheur qui prend son envol. Il tiendrait le coup. Il s’était d’ailleurs remarquablement tiré de leurs folles cavalcades à travers Pretoria pour attraper à temps l’autocar en partance pour Bloemfontein.

Rendu à cette première étape, son toujours jeune propriétaire prendrait un autre bus jusqu’à Beaufort West, qui serait la dernière halte avant le Cap où il était censé retrouver Aloïs. De ce garçon, il ne savait presque rien, sauf qu’il avait un beau visage, de grands yeux noirs et qu’il travaillait peut-être comme barman dans un établissement au nom généreux et réjouissant – le Pot Luck Club. Oh, et puis, il avait vaguement un ticket avec lui. Ce n’était pas exactement ce qui avait motivé son voyage jusqu’au Cap, qu’il accomplissait pour des raisons autrement plus graves et plus urgentes, mais soyons honnêtes une seconde : aussi décalé soit-il, sans ce flirt qui lui donnait l’espoir d’être bien accueilli à l’autre bout du monde, Nathan n’aurait sans doute pas trouvé en lui le courage ou la hardiesse de grimper dans cet autocar.

Les révélations qu’il avait à faire à Aloïs étaient assez douteuses pour qu’il décide tout à fait rationnellement de le mettre à la porte. Seulement, après leur discussion de la veille sur Skype, il était à peu près assuré que cela ne se produirait pas. Ce barman sud-africain avait un bon naturel, l’esprit curieux et le cœur malicieux, avec une appréciable petite touche de grivoiserie. Tout au plus avait-il dû rire de son discours si saugrenu sur les événements de l’avant-veille. Il devait l’attendre là-bas en pensant que tout ce charabia n’était qu’une technique de drague drôlement plus élaborée que la moyenne – et plus invraisemblable, aussi.
Il faut reconnaître que l’idée de lui écrire son numéro sur le bras, qu’il avait eue dans la précipitation, pouvait donner lieu à beaucoup de suppositions. Mais quelque part, Nathan se sentait trop flatté de l’intérêt spontané du jeune barman pour s’en dédouaner tout à fait. C’était sans doute stupide, compte tenu des circonstances de leur rencontre. Il était peu probable que cette aventure se finisse dans des bruits de draps froissés, s’il persistait à lui raconter qu’ils avaient été enlevés ensemble par une civilisation extraterrestre ou de mystérieuses entités d’un autre espace-temps. C’était déjà un miracle qu’Aloïs se soit montré si indulgent.

Quoi qu’il en soit, ce matin-là, vers huit heures et demie, Nathan s’était senti absurdement résolu à réaliser à cette improbable expédition. Il avait pris sa semaine de congé auprès de ses associés et comme tous les matins, à cette heure précise, le vortex s’ouvrait entre sa chambre à Philadelphie et l’appartement de Noah Chase, à Pretoria. On trouvait le portail en question dans sa grande armoire à linge en bois de poirier et aux détails finement ouvragés, qu’il avait héritée de sa grand-mère. Coiffée de quelques paniers en osier, elle était postée sur sa mezzanine, sous la lumière éblouissante des gigantesques fenêtres du salon. Caméra en main, sous l’œil soucieux d’Andrea et d’Anissa, ses colocataires, Nathan avait ouvert un battant de ladite armoire et grimpé vaillamment sa petite marche. En un pas, il avait traversé l’Atlantique.

Il avait tout filmé. Et il n’était même pas sûr que cette vidéo sache convaincre qui que soit – Aloïs en tout premier lieu – mais c’était le meilleur témoignage qu’il pouvait fournir des prodiges incompréhensibles qui entrecoupaient maintenant son quotidien. Il avait également emmené avec lui ses notes sur les phénomènes de ces derniers mois, et le carnet où il avait recopié avant-hier des séries de symboles incompréhensibles, trouvés sur son chemin pendant qu’il cavalait dans la Machine. On ne savait jamais.

Il était quatorze heures trente chez Noah.
Seize heures, maintenant qu’il avait pris place dans l’autocar.

Le contraste violent entre la canicule dont souffrait la Pennsylvanie et la fin de l’hiver, sur ces terres australes, lui inspire encore quelques frissons surpris, malgré le chauffage qui l’a cueilli à son entrée dans le bus. Le scintillement obstiné du soleil d’Afrique contre les vitres du véhicule est encourageant, mais il ne suffit pas à lui faire intégrer une telle dégringolade de température. Il remonte jusqu’au menton le col de sa veste en faux mouton retourné, assortie au panama en paille brune dont il a coiffé son afro, et s’y emmitoufle d’un petit air courroucé. Il a pourtant pris garde à ne pas se pointer ici comme un touriste un peu nigaud, il s’est habillé en conséquence. Sous son épais blouson, il porte une longue salopette en jean délavé qui laisse voir ses jolies chevilles noires, avec des abeilles tatouées ici et là, butinant autour d’un « Bee Kind » et d’un « Bee Brave » de bon augure. Ses bretelles sont refermées sur un t-shirt rose pâle, dont les manches lui tombent au coude, et qu’il dévoile peu à peu en tirant la fermeture éclair de sa veste, à mesure que le car bourlingue vers le périphérique et qu’il s’accommode du chauffage toujours un peu faiblard.

Une robuste grand-mère, assise près de lui, côté fenêtre, jette quelques coups d’œil piquants de curiosité aux broderies rouges de son chandail, à moitié cachées par le tablier de sa salopette. Amusé, Nathan lui rend ses regards, en esquissant un petit sourire de chat. Elle a noué très étroitement autour de sa tête un foulard blanc et posé un châle jaune sur ses épaules avec une humble distinction. Les rides fines et tremblotantes de son front donnent une touchante expression de fragilité au trait creusé de ses sourcils et à ses pauvres yeux qui se froncent avec effort pour déchiffrer ces quelques mots cousus qui avaient retenu son attention. Toutefois, ses joues pleines, un peu tombantes, et ses belles lèvres replètes, serrées de concentration, équilibrent vigoureusement ces premiers signes de vulnérabilité et lui composent un petit air drôlement opiniâtre. Ses vieilles mains bordent soigneusement sur ses genoux un plat couvert d’aluminium sur lequel l’avocat fugueur cille quelques instants avec intérêt. Ensuite, remarquant qu’elle ne lâche définitivement pas l’affaire, il coince son sac entre ses cuisses, silencieusement, et fait monter ses doigts à la première bretelle de sa salopette pour la défaire et offrir au regard de la vieille femme le reste de la formule qui l’intriguait tant.
Elle murmure, avec cet accent aux intonations vaguement germaniques qu’il avait l’habitude d’entendre chez Noah :

« I’m so queer my hair isn’t even straight. »

Ses paupières froissées s’ouvrent grandes de surprise soudain, et puis, tout à coup, tout sa bouche s’élargit, les ridules naviguent à travers son visage, et elle porte une main contre ses lèvres pour glousser discrètement. Nathan, incrédule, contemple doucement sa réaction et bientôt, il s’autorise à rigoler de bon cœur à ses côtés.  

Elle s’appelle Margaret Mahlangu. Elle lui parle, sous le jeu frissonnant des rayons du soleil qui se précipitent sur son visage en petites pluies dorées. Derrière elle, à travers les vitres de l’autobus, Pretoria déroule son asphalte et fait descendre le véhicule en piqué, bordant sa route d’arbres immenses aux troncs sombres et noueux. Ce sont des jacarandas, indique Margaret, qui fleurissent timidement quand vient le printemps. Leurs branches rassemblent au-dessus de leurs têtes des nuées vaporeuses aux couleurs fantasques, mauves, bleues, pourpres, profondes, sélénites. Nathan renverse sa tête contre le dossier de son fauteuil et se laisse bercer rêveusement par les paroles délicates et polies de sa voisine, et par le chuchotement des écouteurs molletonnés de son casque, autour de son cou, qui chantonnent les vieux airs disco-funk de Michael Jackson – ses préférés.
Il trouve un peu de paix, ici, et il en éprouve une curieuse et maligne satisfaction, comme s’il avait réussi par un ingénieux tour de passe-passe à berner un ennemi invisible. Après tout, est-ce qu’il n’est pas en train de tirer profit de leurs stupides vortex pour s’enfuir loin, très loin de chez lui, à la recherche d’un garçon qu’il n’était même pas censé pouvoir retrouver ? Il se faisait peut-être des illusions, mais pour le moment, ces illusions-là se payaient le luxe d’être drôlement confortables. Il n’allait pas faire la fine bouche. Alors, il ôte son chapeau, s’installe à son aise et profite de sa petite sensation de victoire en prêtant oreille à Margaret.

Margaret, donc, se rend à Soweto, à un peu plus de cinquante kilomètres, rendre visite à sa fille dont c’est l’anniversaire. Soulevant le papier aluminium qui couvrait son plat, elle découvre pour lui une belle tarte dorée, ronde et bombée, aux bords façonnés en dentelle et brunis par la cuisson. La garniture est au lait et son parfum léger se mêle à d’onctueux arômes de vanille, dont elle a couronné le gâteau de quelques gousses séchées. Pendant qu’elle lui fait scrupuleusement noter la recette, avec les inflexions d’une petite flûte chevrotante, à travers la vitre, les rues poussiéreuses des townships cèdent la place à des steppes qui courent à perte de vue. Le soleil avait dû s’écraser sur ces étendues boucanées avec sa masse de plomb et l’avoir fait rouler là comme une boule de démolition, jusqu’à tout aplanir, car aucune végétation, aucun roc ne subsistait, sauf des arbustes épars aux silhouettes tordues et bien sûr cette couverture de graminées qui hérissaient farouchement leurs épis barbus à la face du ciel.

Il commençait à faire plutôt bon dans l’autobus et Nathan avait abandonné sa veste, quand bien même le chauffage ait cessé de vrombir, sous ses pieds. Il tenait entre ses mains sa petite caméra sportive et filmait de temps à autre à travers la vitre, déterminé à faire un véritable dossier-témoin de son expédition. Margaret se prêtait plaisamment au jeu et bavardait de tout et de rien devant l’objectif, désignant de sa main frêle les chemins qu’elle empruntait pour aller en ville, autrefois, et les silhouettes bigarrées des villages ndébélé d’où sa famille était originaire.
Une ou deux fois, la route s’en était approchée tout au bord et Margaret était devenue silencieuse et contemplative, pendant que Nathan promenait son regard étonné sur leurs cases aux motifs géométriques et aux peintures colorées. En sourdine, une mitraille de grésils et de cliquetis s’étaient mise à bourdonner au fond de l’autobus. Des touristes, pour qui tout ce qui n’a jamais croisé leur regard est une attraction, étaient en train de bombarder de photos des habitations et leurs occupants résignés, à travers la barrière des double-vitrages. Margaret marmonne quelque chose sur les safaris et se renfrogne quelques moments.

Lorsque la distance s’est creusée avec le village et que le silence revient parmi les maniaques des photos-souvenirs, Nathan se penche à l’oreille de la vieille femme et prend sa voix de conspirateur. Quand il était petit, il habitait dans un immense ghetto grisâtre, aux rues défoncées et pleines de gravats et aux immeubles bouffés par la rouille, qui s’était élevé au rang de la deuxième ville la plus criminogène des Etats-Unis. Son petit nom, c’était Camden. Avec sa famille, ils vivaient dans une maison qui ne payait pas de mine, dans un petit quartier à peu près calme. Un jour, le cinéma avait presque flambé et parfois, les dealers qui faisaient hurler leurs radios, le soir, dans le parc de jeu, échangeaient quelques tirs et se fourraient un ou deux coups de couteau entre les côtes, mais à cette heure, tout le monde était naturellement bien calfeutré chez soi. Quoi qu’il en soit, la police ne se déplaçait qu’en cas de force majeure.

Bref. Une après-midi, alors qu’il descendait du bus scolaire et s’apprêtait à rentrer prudemment chez lui, il était tombé sur un drôle d’énergumène. C’était un grand chevelu à la figure rose qui arborait une barbe vaguement christique et dont les yeux absents rappelaient quelque chose comme ce vieux portrait d’Arthur Rimbaud. Il avait aux mains le matériel de photographie le plus sophistiqué que Nathan n’ait jamais vu et il était planté devant le portail, occupé à cribler de flashs la maison et les alentours. Perplexe, le garçon s’était approché et lui avait demandé, sans détour, s’il était agent immobilier, journaliste, reporter, ou quelque chose d’approchant. Le chevelu avait répondu non. Ses yeux clairs flottaient un peu au loin. Il souriait avec bienveillance. Mais Nathan n’avait pas perdu son aplomb, et il lui avait dit encore, comme ça : « Alors pourquoi vous êtes en train de prendre en photo ma maison ? »
Le type avait gardé son air de bonté sur le visage, il avait posé une main dans ses cheveux – Nathan avait toujours eu horreur qu’on fasse ça – et lui avait tapoté le crâne, en lui répliquant très naturellement que : « C’est tellement impressionnant. C’est pour me rappeler qu’on a quand même bien de la chance chez moi, à Seattle. »
Nathan s’était senti si vexé qu’il était resté bouche bée et parfaitement blême, pendant qu’Arthur Rimbaud braquait son objectif sur lui et l’éblouissait de son flash.

Après ça, un des mecs qui fournissait de l’herbe à son frère et qui assistait à la scène, depuis le trottoir d’en face, s’était ramené très grossièrement et avait fracassé l’appareil hors de prix du bonhomme par terre. Pendant que le chevelu criait à l’agonie devant le portail, Nathan s’était précipité à la maison et avait fermé la porte à double tour.

D’abord, Nathan voit bien que Margaret n’écoute son anecdote que d’une oreille polie, en cachant de son mieux son scepticisme, mais, peu à peu, son regard de réprobation fait tomber ses barrières et se pique d’intérêt. Bientôt, leurs rires se rejoignent en sourdine, émaillant de temps à autre la rumeur des conversations des touristes du fond du bus, dont ils se moquent sous cape et dont la grossièreté les insurge tour à tour.

Toutefois, la géante Johannesburg ne tarde pas à montrer signe de vie, par-delà des immensités de la savane. De temps à autre, ils aperçoivent les empreintes citadines qu’elle éparpillait autour de son antre, à force d’agitation : les banlieues rurales proprettes, bardés de clôtures, de fils électriques, de caméras de surveillance et de barbelés, mais aussi les bidonvilles et les townships où les constructions en bois, en carton et en tôle ondulée côtoyaient partout les maisons en briques, si bien qu’il était difficile de discerner où s’arrêtaient les uns et où commençaient les autres.

Et bientôt, l’autobus circule plus mollement dans les rues encombrées de l’immense métropole sud-africaine et Nathan rallume sa caméra, fasciné par le foisonnement de cette ruche qui bourdonne prodigieusement de part et d’autre de leur indolent trajet. Muni de son appareil, il s’excuse d’un petit sourire et se penche au-dessus de Margaret pour braquer son objectif sur la curieuse effusion qui règne sur la chaussée, dans l’ombre colossale des centres commerciaux et des gratte-ciels en béton. Elle sourit avec bienveillance à l’enthousiasme ébouriffé de son jeune voisin et le laisse faire en ponctuant chacune de ses exclamations étonnées de précisions chuchotées avec modestie.
Les reflets des passants et des voitures palpitent par myriades sur les façades en verre des gigantesques bâtiments, rebondissant et se dédoublant au gré des rayonnements du soleil. Des vendeurs à la sauvette profitent des arrêts aux feux pour proposer un bric-à-brac de marchandises aux automobilistes, de l’eau, de la nourriture, des ballons de football, des accessoires de téléphone portable et des ribambelles à pois et à rayures de parapluies. L’esprit d’entreprise regorge de partout.
On rencontre régulièrement, au bord de la route, des salons de coiffure composés seulement d’une chaise et d’un vaillant débrouillard armé d’un ciseau, prêt à en découdre avec la file nourrie de clients qui font paresseusement la queue sur le trottoir, à l’ombre de grands arbres aux timides floraisons.  

Après un bref arrêt à la gare, l’autobus prend la route du périphérique et quitte l’immense et turbulente Johannesburg, tranchant à travers un nouveau rempart de townships. Nathan a retrouvé le silence, perdu dans une profonde contemplation, presque en recueillement, par-dessus l’épaule de sa voisine qui lui désigne au loin les contours disparates et argileux de Soweto. Parfois, bercé par le bruissement pudique de la voix de Margaret, son esprit convoque pour lui de vieux souvenirs de son enfance qui s’animent quelques instants dans les rues noires où il arrive que l’autobus se faufile, sans s’y arrêter. D’apparence, les lieux semblaient pourtant plus tranquilles que Camden – c’était un peu comme Harlem, en fait. Il y avait un air de gentrification, dans certains de ces quartiers. La misère, dit Margaret, est montée dans le centre-ville de l’arrogante Johannesburg, à Hillbrow en particulier, laissant derrière elle quelques vestiges vivants qui n’avaient pas encore pris la poussière.

Cependant les contemplations de Nathan sont forcées de s’interrompre à l’arrivée à la gare routière, car Margaret doit maintenant se lever, et emporter avec elle sa tarte au lait chez sa fille. Il la laisse passer courtoisement, une petite ombre triste au coin du regard, et ils se saluent avec une politesse égale, avant de s’essayer à une légère accolade, après deux ou trois secondes d’hésitation. Il y avait toujours quelque chose d’un peu douloureux à ces rencontres fugaces, qu’on quittait trop vite pour ne plus revoir. On sortait de l’anonymat l’un pour l’autre pour y retourner l’instant d’après, mais Nathan aimait se dire que ça en valait mille fois la peine. Il tenait une petite liste rêveuse des gens qu’ils rencontraient comme ça, à l’aventure, et il se remémorait parfois leurs visages. Ces souvenirs lui rendaient une confiance intacte, dans les jours sans, où il était bon de se rappeler que les bonnes personnes se croisaient souvent par hasard, et qu’elles étaient plus nombreuses qu’un esprit morose ne voulait le penser.
La vieille dame trottine dans l’allée de l’autobus sur ses pauvres jambes courtaudes, et en descend tandis que le garçon, lui, s’en va prendre sa place, côté fenêtre, pour laisser le siège le plus accessible au prochain passager qui voudrait s’installer à ses côtés.

C’est un homme entre deux âges qui vient s’asseoir là, dans un triste petit costume gris d’apparence piteuse, une vieille serviette en moleskine sous le bras, absorbé par des pensées pesantes qui lui ratatinaient douloureusement le front sur la ligne de ses sourcils. Ils faisaient comme une digue à son malheur, épaisse, mais fragile, pour retenir son flot noir de venir noyer ses yeux. Il les gardait fort concentrés sur un point fixe, entre ses deux chaussures, de sorte qu’il était presque impossible de croiser son regard, ou très furtivement, et ce n’était jamais assez longtemps pour avoir l’occasion de le saluer, même d’un simple sourire. Jusqu’à son départ, Nathan reste dans un drôle d’état de vigilance, nerveux comme un chien de garde à l’idée de rater le moment où l’attention de ce pauvre homme voudrait bien capter la sienne, où il faudrait dire quelque chose ou avoir l’air avenant. Mais ce moment ne vient pas et à un des arrêts de l’autobus, il s’évapore de sa place comme une ombre, aussi silencieusement qu’il y était apparu.

Et puis, une jeune femme aux longs cheveux tressés, habillée en randonneuse, est venue prendre place à ses côtés. Elle fume une cigarette électronique comme on joue d’un petit instrument de musique, l’aérosol répand une légère bruine qui flotte entre eux à chacun de ses éclats de rires – et elle riait beaucoup. Elle se rendait à une réserve près de Welkom, pour passer quelques jours à observer les oiseaux, dont elle avait déjà un cahier plein de croquis et de peintures à l’écoline. Portée par l’enthousiasme, elle les présente à Nathan qui se perche au-dessus de son microcosme emplumé et s’extasie des livrées jaune vif de son petit peuple, de leurs nids construits comme de minuscules cabanes rondes sur des échasses de bambou, des colibris aux plumes irisées et de cet imposant vautour au bec noir qui semblait guetter l’heure de son repas sur un arbre décharné. Il y a aussi un ravissant spécimen de rollier à longs brins, une petite bête au long bec pointu et à l’œil malicieux, dont la gorge est couverte d’un duvet rose et dont le plumage brode ensemble toutes les nuances de bleu, de l’indigo au plus clair des azurs, ainsi qu’un noir profond sur le pourtour de ses rémiges. Le cahier s’effeuille et un vol de pélicans apparaît dans une illusion cinématographique, un calao sur un arbre, avec un gros bec bossu et une robe en écailles de tortue, des messagers sagittaires montés sur de longues pattes et coiffés de grandes couronnes noires…
Et puis toute cette volière s’envole avec sa propriétaire à la gare routière de Welkom, ne laissait derrière elle qu’une aquarelle cartonnée – celle du rollier à longs brins – dont la jeune femme fait généreusement cadeau à Nathan. Il glisse son nouveau compagnon dans l’énorme bouquin dont il avait commencé la lecture après le départ de Margaret.

La Montagne magique est un livre dense, qu’il s’était toujours promis de lire, mais n’en avait jamais pris le temps, parce que c’est un livre dense, lent, insondable, déroutant parfois jusqu’au vertige, et terriblement accaparant. Cette Montagne magique, c’est la Montagne enchanteresse du « Joueur de flûte de Hamelin », une espèce d’ogresse dévoratrice qui engloutit non pas les enfants du conte mais toute l’attention de son lecteur, une fois que le pas est franchi. Il est de l’essence du rêve, ce livre. Il faut se laisser porter par une douce somnolence et s’oublier pour le lire, et les flots de lumière qui bercent Nathan avec chaleur, à travers la vitre, y aident pour beaucoup. Le soleil est en déclin dans le ciel mauve d’Afrique et en haut de cette Montagne suisse qui se mire paresseusement dans des eaux limpides, entre deux rives, le temps s’est arrêté. Il neige chaque jour, même en plein mois d’août.

Au terminus, à Bloemfontein, il est vingt-et-une heures et Nathan descend de l’autobus d’une démarche de somnambule. Il fait nuit maintenant et rudement frisquet dans la rue. Le jeune homme remonte doucement la bretelle de sa salopette et referme son blouson dans un frisson, enfouissant son museau au fond de son col moutonneux. Son casque est bien enfoncé dans son afro et Billie Holliday chantonne un air délicieusement vintage à ses oreilles. Un bonhomme pressé le bouscule en déboulant de l’autobus et Nathan chavire sur le côté sans une protestation, à peine surpris. Ses pensées sont occupées, mais comme elles le seraient d’une composition musicale – elles se déroulent sans un seul mot. Il presse son chapeau contre son cœur, saisi d’une drôle d’émotion. Il avait envie de vivre, brusquement, de respirer un grand coup et de clamer à qui voulait l’entendre qu’il allait bien.
Ça ne faisait rien.
Le monde pouvait très bien marcher sur la tête si ça lui chantait. Et s’il était arrivé à des entités inconnues de l’enlever par le passé et de lui faire commettre il ne savait quelle aberration morale et scientifique, ça n’y changeait rien.
Aujourd’hui, personne ne lui enlèverait ça. Il allait bien.

Le prochain départ pour Beaufort West, sa dernière étape avant le Cap, est prévu à quatre heures du matin : il n’avait donc rien de moins que sept heures à tuer, et certainement pas assez sommeil pour s’endormir sur un banc de la gare routière. Bouclant solidement son sac à ses épaules, Nathan part flâner à l’aventure sur le macadam poussiéreux de la Cité des Roses. Il est libre. Libre et seul, comme un nuage dans le ciel.

Les trottoirs de la ville sont bordés de buissons épineux qui devaient arborer des fleurs splendides et répandre de délicieux parfums, une fois le printemps venu. Les ramures soigneusement taillées ne portent pour le moment que de fragiles bourgeons, cachés timidement des éclairages fluorescents des magasins entre de petites feuilles rougissantes. C’est un étrange endroit, Bloemfontein, surtout de nuit. Ses rues propres et paisibles, ses rosiers, ses bosquets d’arbres fruitiers, ses palmiers et ses bâtiments en pierre claire dégagent l’atmosphère modeste d’une petite ville de campagne et pourtant, les pas de Nathan le conduisent toujours sur des pavés inconnus, à peine foulés par d’étudiants rieurs à la sortie des bars. Les néons clignotent paresseusement et fardent son visage songeur en jaune, et en bleu, puis en jaune, alors qu’il perd son regard dans le ciel baigné de lune.
Il vagabonde de trottoir en trottoir et s’égare en suivant les illuminations des enseignes et des réverbères et leurs halos dorés, et en volant par-dessus chaque recoin d’ombre. Il se laisse presque tenter, deux ou trois fois, par les chants de sirène des nightclubs, mais il sait parfaitement que s’il s’engage sur cette route, il aurait peu de chances d’attraper son bus à l’aube.

Il s’élance sur un passage piéton pour s’éloigner rapidement d’un de ces fameux lieux de perdition, quand un spectacle vient le frapper soudain de stupeur pile sous son nez. Dès la sonnerie du minuteur, quelques passants se pressent avec lui sur la chaussée, profitant que les voitures soient à l’arrêt au feu. Et puis, tout à coup, surgissant de l’attroupement droit devant lui, deux jeunes femmes en robes de soirée s’enlacent en riant et leurs jupons rouge et jaune s’envolent vivement alors que leurs mains s’accrochent les unes aux autres et que leurs jambes entament de sautillants pas de swing.
Bouche bée, Nathan s’arrête net devant ce spectacle. Son regard est aussitôt aspiré par le ballet sauvage et spontané de leurs jambes et celui de leurs jolis souliers qui claquent sur les bandes blanches du passage piéton. Les passants, tout aussi étonnés, esquivent les danseuses en s’éparpillant comme de petites souris embarrassées, mais lui, il reste saisi par la surprise au milieu de la route, hypnotisé par le roulis endiablé de leurs déhanchés.
Une lumière inattendue se fait dans la chambre noire de son esprit.
Ce sont des performeuses.

Ce devait en être parce qu’il réalise bientôt qu’elles ne sont pas seules à gambader entre les deux trottoirs. En fait, il n’y a plus que lui maintenant que l’incompréhension a laissé planté là comme un piquet, pendant que trois couples voltigent avec énergie sous les feux des voitures et des réverbères. La plupart des gens ont rallié les bas-côtés, où ils s’amusent de la scène et s’occupent de la filmer sur leurs smartphones, soulagés à présent qu’ils se sont rangés en retrait, marquant la frontière entre l’éphémère pays de la folie et leur monde à eux, rassurant et rationnellement balisé. Nathan lui est émerveillé comme un gosse à la fête foraine. Le temps s’est suspendu. Il flotte dans un songe, et pendant un moment, c’est comme s’il n’existait plus tout à fait.
Du moins jusqu’à ce qu’une grande blonde, avec un chignon décoiffé et des jeans troués, ne vienne se poster devant lui avec un sourire légèrement goguenard, qui a le tranchant d’un petit couteau. Ses yeux sont gris sous des sourcils épais et derrière des lunettes oversize à tendance rétro, qui insufflent une masculinité troublante à son visage. Nathan lui sourit en retour, les traits froncés entre l’amusement et la perplexité.

« Euh, salut. Tu sais danser le swing ?
Je… pardon ?
Le swing, tu sais ?
Eh ben… je… Je me débrouille ?
Cool ! »

Elle lui tend la main d’un geste très volontaire et son expression est si franche tout à coup, que Nathan la saisit sans l’ombre d’une hésitation. Le tournis l’attrape bientôt comme une douce ivresse et il glousse sans plus savoir s’arrêter en se laissant mener par les bras experts de sa cavalière. Leurs doigts sont parfaitement enlacés et il suit très naturellement les sages cavalcades où elle l’entraîne, voltigeant et frétillant sur ses pieds agiles, avant que d’une moue courroucée, elle ne décide de pimenter l’affaire. Leurs pas s’accélèrent et s’enchevêtrent frénétiquement, leurs semelles claquent, leurs bras s’emmêlent, appelant à une parfaite concentration à chaque instant où ils se séparent, pour ne pas se rater en voulant se rejoindre. Le sac sur le dos de Nathan ne semble rien peser, il a une féérie dans le cœur qui lui donne des ailes et il virevolte encore, et encore, et encore, sans se préoccuper de paraître maladroit, sans rien se préoccuper d’autre que les lumières jaunes, et puis bleues, et puis jaunes encore qui s’affolent sur le visage de sa partenaire. Au bout de l’entière minute où ils s’agitent comme deux diables sur le bitume, une des Vans de Nathan se déchausse brusquement au talon. Alors que la minuterie retentit et que la blonde le tire en avant pour dégager à la hâte le passage aux voitures, il sautille à sa suite en priant pour que sa chaussure ne se fasse pas tout à fait la malle en chemin.

Mais le bon Dieu, il en a toujours eu plus ou moins rien à péter de ses prières.
La Vans aux motifs de flamants roses est abandonnée à la fureur des bolides et Nathan rebaptisé Cendrillon par la grande blonde aux yeux narquois. D’un petit air dépité, il range son soulier rescapé dans son sac à dos et se laisse embarquer par la fille nommée Nina et sa bande de performeurs déjantés jusqu’à King’s Park, le plus grand jardin de la ville. Il en escalade avec eux les clôtures, pieds nus, et ils déambulent sur les pelouses sous le pâle clair de lune. La nuit est confuse.
Elle le devient plus encore quand il accepte de fumer un joint, perché sur la rambarde d’un petit pont, au-dessus d’une ravine. Par principe, il ne le faisait jamais, mais cette nuit-là, le cannabis a une odeur ronde, chaude et suave, et il a envie de sensualité. Ses pieds battent les remontées d’air frais venues du ruisseau, ses orteils sont gelés, mais il n’a pas la sensation du froid ; il se marre, simplement, et il se fiche bien de savoir pourquoi.

Il n’est pas loin de trois heures du matin quand la troupe largement éméchée décide de reconduire Nathan et son lamentable sens de l’orientation à la gare routière. L’endroit est désert, propice aux rires perdus d’ivresse, aux blagues de collégiens et aux défis exubérants. Un pauvre garçon complètement défoncé s’est écroulé de sommeil sur un banc et roupille si bien, maintenant, que les esprits embrumés des autres ne trouvent pas meilleure idée que de lui soutirer une des Vans qu’il portait lui aussi, pour compléter la paire de Nathan. La chaussure est dépareillée, vert pomme, et une pointure trop grande, mais des semelles molles conviennent mieux pour danser le Popping que des plantes de pieds sales. Et c’est ce qu’il est très déterminé à faire, avec la complicité du groupe, pour apprendre à tous ces gentils petits intellectuels débraillés que la danse de salon n’était certainement pas une religion à laquelle il convenait de se vouer – ou pas la seule, du moins – en particulier après le passage de Michael Jackson sur cette bonne vieille Terre.
Ce sont ses chevilles tatouées qui prêchent pour lui, au son cadencé de « Day ‘N’ Nite » de Kid Cudi, alors qu’elles glissent d’un pas lunaire sur le carrelage immaculé de la gare. La danse est aérienne et chacun de ses gestes capture instantanément le beat, sous les acclamations grisées de la bande. Nathan voit un peu flou à travers ses lunettes. Il a l’impression d’être de retour au lycée et de crâner devant ses copains, en séparant curieusement les mouvements de sa tête, de son corps, et de ses jambes, en électrisant tous ses muscles aux exacts bons moments. Ça les faisait hurler, tous, les airwalks et ses hits maîtrisés sur le bout des ongles. Il sourit.
Son esprit flotte comme une fumée légère dans son petit crâne.

A quatre heures du matin, il s’endort comme une pierre dans un siège d’autocar.

Le chauffeur du bus le secoue un peu rudement, une fois arrivé à Beaufort West, et Nathan s’extirpe d’un sommeil apathique, l’œil confus et le visage enfariné par sa longue nuit de veille. Tous les passagers sont déjà descendus et il doit tirer son sac derrière lui pour faire de même, pressé par les bougonneries du conducteur. Il est midi et l’air est sec dehors, presque métallique. Le garçon se racle indistinctement la gorge et enfonçant son panama sur sa tête pour protéger ses yeux éblouis des rayons impitoyables du soleil, il part se réfugier à l’intérieur de la gare. Cette fois, c’est sans remords qu’il s’affale sur un banc, enfouit sa tête dans le moelleux de son sac, et se rendort en s’étalant là de tout son long. Ce n’était pas moins inconfortable que dans le temps, mais il était vidé.
Deux heures plus tard, c’est la rumeur d’une foule qui le réveille et, remontant gauchement ses lunettes sur son nez, il constate que les gens sont en train de se rabattre sans ménagement dehors, vers les portes ouvertes de l’autocar pour Le Cap. Pris de panique, il attrape son seul bagage, saute miraculeusement par-dessus le banc où il était couché, s’envole et fend la cohue à grands renforts d’excuses et de regards embarrassés. Il était impensable qu’il manque ce bus, il devait retrouver Aloïs ce soir, sans quoi le jeune homme le prendrait définitivement pour le plus imbécile des menteurs.
Cette idée l’effarouche comme jamais et il bataille ferme, jouant des coudes et de sa taille d’anguille pour trouver une place dans la file, en essayant de ne pas prendre garde aux grognements et aux coups d’œil courroucés qui le poursuivent dans sa course. Personne n’est assez vif pour lui mettre la main dessus, si tant est qu’on ait vraiment cherché à le faire, mais son audace et surtout son impolitesse soulèvent un formidablement rougissement sur son visage. Quand il doit s’arrêter, derrière la silhouette massive et impassable d’un homme aux courts cheveux tressés, il est écarlate de honte et le sourire qu’il esquisse au colosse, au moment où celui-ci tourne sa figure placide vers lui, a seulement l’air d’une petite grimace de confusion.

Heureusement, en se haussant un peu sur ses pieds, il s’aperçoit qu’il est à peu de choses près d’arriver à bon port et qu’il trouvera sûrement une place pour lui au fond de l’autocar bondé. Un frisson de soulagement le traverse tout entier. Il soupire et range nerveusement sous son chapeau quelques boucles désordonnées qui s’entortillaient sur son front.
Le géant, devant lui, grimpe sur le marchepied du bus, en déportant sa masse inouïe de muscles et de kilos en trop d’un côté, puis de l’autre. Il porte seulement une sacoche à son épaule mais, en se tournant sur le côté, il laisse voir une housse circulaire que Nathan reconnaît bien et sur laquelle il attache un regard brillant d’intérêt. On en voyait beaucoup maintenant, des handpans, ces curieux instruments en forme de soucoupes volantes, dont le son semblait miraculeusement tombé de la stratosphère, mais ils produisaient encore une fascination magique sur l’esprit de Nathan.

« Ça ne porte chance à personne, ce genre de manœuvre, vous savez… »

La voix profonde du grand homme le surprend soudain et il redresse la tête en s’empourprant davantage, si c’est possible. Il cille sur cet épais visage et son attention remonte jusqu’à la lumière imperturbable de ces petits yeux noirs. Il sourit, un peu nerveusement.

« Oh. Ne vous tracassez pas… Je mets toujours des points de karma de côté pour des occasions comme celles-là. »

La réflexion semble amuser le colosse : un sentiment presque imperceptible vient chatouiller ses traits. Le sourire de Nathan s’élargit malicieusement à ce spectacle. L’un après l’autre, ils montent dans le véhicule et achètent leurs billets auprès du chauffeur, un quadragénaire au regard sévère et intense de gardien de phare. Les échanges sont rapides, très administratifs, et il s’agit bientôt pour l’immense bonhomme de trouver une place où caler sa présence imposante. Il fait route vers le bout du bus, suivi discrètement par le jeune avocat en salopette qui se sent bien peu inspiré par l’idée de faire le voyage aux côtés d’un passager que son indélicatesse de tout à l’heure aurait pu froisser. Par chance, le géant semble peu s’en préoccuper, et ils se partagent la banquette du fond d’un accord tacite.
L’autocar referme bientôt ses portes, malgré les protestations des voyageurs de dernière minute qu’il laisse sur le trottoir : il est maintenant plein à craquer. Moitié soulagé, moitié coupable, Nathan ôte son chapeau et se laisse doucement aller contre son dossier. C’était la dernière ligne droite.

En quittant Beaufort West, ses yeux découvrent une région plus sèche. La terre est couleur de glaise, couverte de vignes, d’arbres fruitiers et de fleurs jaunes en vastes étendues, dans les champs en jachère. Parmi les rumeurs qui ronronnent un peu plus à l’avant, il croit comprendre qu’ils entrent dans une région désertique, le Karoo – et il regrette de ne pas avoir songé à trouver de prospectus à la gare.
Son estomac grommelle, pour rappeler à son bon souvenir qu’il n’avait rien avalé depuis la veille. Il attrape au fond de son sac un sandwich au pastrami d’apparence défraîchie, qu’il trouve écrasé sous le poids magistral de La Montagne magique. Il faudra bien s’en contenter.
Tandis qu’il mange à petites bouchées économes, il lance quelques coups d’œil en biais à son voisin dont l’attention, en revanche, est vissée sur le paysage. C’est un homme discret et tranquille, habillé sobrement d’un sweat à capuche bleu. Sa présence silencieuse a quelque chose d’étrangement apaisant. A force de regarder dans sa direction, Nathan finit par se laisser absorber lui aussi par le foisonnement olivâtre des vallées et des maquis, par-delà l’asphalte de l’autoroute. Les villes sur la route du désert se font de plus en plus isolées et le temps qu’il achève son repas, en engloutissant une barre de céréales, le décor change du tout au tout et il semble au garçon qu’il est soudain en train de contempler une immense carte postale du Colorado.
La route n’est plus qu’un étroit passage entre de grandes pierres élancées, nues et rouges, façonnées par l’érosion, qui se croisent, s’entrelacent et forment d’étranges figures géométriques, épanouies majestueusement tout autour du désert du Karoo. L’autobus, lui, est une petite fourmi qui creuse obstinément son chemin dans ces terres immenses. Il file droit, sur la route droite, secoué par les cahots et ballotté de temps à autre entre une ou deux bourrasques.

Pendant de très longues minutes, souvent, l’horizon s’aplatit sur une végétation dépouillée et sans relief. Nathan se penche de son propre côté pour filmer de façon plus aisée et l’œil de sa caméra capture quelques curiosités, comme ces babouins assis en ligne sur le muret en béton qui sépare les deux chaussées – de sacrés spécimens, efflanqués mais robustes, dont la silhouette noire, au loin, avait quelque chose d’anormalement humain et qui observaient la circulation, postés en sentinelle. Parfois, de petits animaux comme des suricates et des vervets traversent la route en bande et c’est l’occasion d’une petite jubilation pour les observateurs les plus attentifs.
Quand l’émerveillement devient somnolence, au cœur de cette solitude monotone qu’on finit par éprouver dans le désert, Nathan éteint sa caméra et se glisse entre les pages de son bouquin. L’harmonie sensuelle des Estampes de Debussy flotte entre les écouteurs de son casque. Il lève pensivement la tête de temps à autre, rencontre par hasard le regard de de son voisin, flegmatique et luisant, et il pense évasivement à son chat, un énorme Maine Coon nommé Cyrano, que ce robuste personnage lui rappelle. Il en rougit aussitôt et retourne à sa lecture.

Parfois, il pense à Aloïs et son ventre se serre un peu de trac. Il lui envoie un message pour l’alerter de son arrivée à dix-neuf heures. Avant de partir, il avait pris soin de lui faire savoir qu’il n’arriverait que le lendemain. Après réflexion, le choix de l’avion n’aurait pas été le plus sage étant donné l’état de ses finances, surtout pour un voyage au dernier moment. Son cabinet commençait à peine à se remettre des avaries pécuniaires de ces derniers mois – son propre portefeuille aussi, par ricochet – et le prix du vol entre Pretoria et Le Cap était exorbitant.
Mais ça ne fait rien. Ce voyage a ramené un peu de paix dans ses pensées. Au bout de sa route, il a un objectif que sa conscience lui a dicté qu’il est très déterminé à mener à bien. C’est aussi simple que ça. Naturellement, il appréhende le moment où il faudra se confronter aux émotions qui saisiront le visage de son hôte – horreur, méfiance ou moquerie, ce sera une étape pénible qui décidera aussi de la façon dont se passera sa propre soirée. Toutefois, il veut se promettre que l’issue de cette rencontre ne gâchera pas ces belles journées de fugue loin d’un quotidien qu’il ne maîtrise plus. Ici, c’est normal de ne rien contrôler ou de ne pas comprendre. En voyage, tout est le fruit de la fantaisie et du hasard. C’est reposant.  

La journée passe et les quelques reliefs du Karoo s’accusent derrière l’autobus. Ils deviennent mauves et bleus, sélénites, et les rochers rougissent dramatiquement, sur le bord de la route. Le soleil se couche, le ciel vire tour à tour du rouge au violet, et du jaune au vert. Le Cap approche et avec lui l’air marin que la climatisation semble apporter au nez de Nathan, à moins que ce ne soit un effet de son imagination. Son attention vagabonde sur de nouveaux maquis et des forêts sèches que le crépuscule embrase, en déferlant des massifs montagneux et en roulant dans les vallons. Ça ressemble un peu au sud de la France, où il partait quelques fois en vacances, quand il était petit.
Il ne s’aperçoit qu’au bout de quelques minutes que son stoïque voisin a déballé son handpan de sa housse et que le rock éraillé de Janis Joplin, à ses oreilles, s’est emmêlé de sonorités lunaires. Son casque tombe instantanément autour de son cou et ses yeux s’accrochent aux doigts replets de l’homme et à leurs doux effleurements sur le métal de son instrument. Ses mains à lui se serrent avec émotion autour de l’épaisse couverture de son livre, tandis que des légers effleurements de l’artiste naissent des mélodies perlées et des clapotis paisibles dignes d’une harpe. Parfois, un habile martèlement en tire un surprenant son de cloche et Nathan sursaute très discrètement sur la banquette, inquiet à l’idée de perturber ce fascinant concert. Les passagers du bus se sont retournés avec le même intérêt, mais il n’y prend pas garde. La musique l’aspire, comme à chaque fois, et la réalité se dissout autour de lui.

Le musicien s’appelle Themba. Il est Zoulou. Son âge est indéfinissable. Il vagabonde entre deux festivals, une tente de camping soigneusement pliée dans son bagage. Il reste très secret dans ses confidences, mais la nuit qui tombe, l’obscurité qui s’avance, et la lumière des réverbères qui vacille sur les carrosseries miroitantes des véhicules, semblent lui inspirer un nouveau goût pour la discussion. Il parle de musique, tout bas, avec Nathan, ou du moins prête oreille à ses envolées enthousiastes en opinant d’un signe profond de la tête, les yeux perdus pensivement dans la pénombre de l’autobus où les gens allument tour à tour leurs veilleuses.
Au loin, parmi les brumes calmes et tièdes du soir, il lui désigne la forme singulière de la Montagne de la Table, avec ses flancs abrupts et son sommet plat, au pied de laquelle s’est niché Le Cap. La ville frissonne et paillette le bord de mer, comme une nuée de lucioles sur l’eau trouble d’un étang.

Des picotements de stress s’étoilent désagréablement dans la nuque de Nathan. Il vérifie son allure générale à travers l’écran noir de son téléphone et démêle fébrilement les boucles de son afro qui ont tendance à rebiquer vers le haut de façon farfelue, quand elles se passent de l’usage d’un bon peigne entre douze et vingt-quatre heures. Il grimace, les joues rosies d’embarras, et se coiffe de son panama pour dissimuler au mieux ces caprices capillaires. Puis il nettoie méticuleusement ses lunettes, des verres ronds au cerclage en plastique transparent, et applique sur ses mains, sur son visage et dans sa nuque une crème hydratante aux parfums capiteux de clémentine et d’épices. C’était toujours un excellent expédient quand on voulait paraître frais et pimpant après un long voyage. Il ne pouvait rien faire pour ses traits fatigués, alors il faudrait se contenter de ce petit artifice. En plus, il a des Vans dépareillées.

La gare routière est là, de toute façon, grouillante d’activité et papillonnante de lumière. On dirait une ruche. Il est difficile pour l’autobus de s’y faufiler, des files de vieux Kombi et de taxis de tout poil sont garées au petit bonheur la chance et les chauffeurs attendent qu’ils se remplissent en discutant, enveloppés dans leurs parkas, une clope au bec, et en jouant aux cartes entre deux portières. Nathan contemple cette fumeuse agitation d’un regard écarquillé, à travers sa vitre. Ce ne sera vraiment pas de la tarte de retrouver Aloïs dans toute cette pagaille…
Quand le car trouve finalement sa place sous un porche, cependant, il faut bien s’accrocher à ses tripes, lever ses fesses de la banquette et s’en aller d’un bon pas faire face à son destin. L’électro pop enthousiaste de Miike Snow l’accompagne sur le chemin, accroché autour de son cou, et si son pouls bat un peu fort contre ses tempes, il referme sa veste en faux mouton avec beaucoup de fermeté.

Il descend du marchepied au milieu de la foule, couvert par l’ombre immense de Themba, son smartphone serré dans le creux de sa main au cas où on viendrait à l’appeler. Ses épaules sont un peu tendues mais il salue son compagnon de traversée de son plus large sourire, entourant leur chaleureuse poignée de mains dans sa paume pour transmettre au musicien toute la sincérité de son sentiment. Ils échangent encore quelques mots de sympathie qui s’éparpillent dans le vent du soir et se quittent en bons amis, avec des vœux de bonne fortune.
Le cœur de Nathan est léger et affolé comme un stupide insecte attiré par la lumière dans sa poitrine. Il cogne sans cesse contre ses côtes et lui donne envie de sautiller sur le bout des orteils pour contenir son agitation. Alors il sautille, une main bien agrippée à la bretelle de son sac à dos, dans l’espoir un peu vain que son cœur se calmera. Rien n’y fait.

Il lève la tête dans un soupir et plisse ses yeux sombres entre ses cils.
Et s’il ne venait pas ? S’il trouvait le canular trop ridicule ? S’il avait cru à une farce et n’avait pas voulu prendre le risque de faire le pied de grue pour rien, à la gare ?
Nathan frissonne et écarte ces pensées d’un petit geste agacé de la main. Il s’en fichait, pas vrai ? Il s’en fichait. Ce serait une belle soirée, quoi qu’il arrive. Il se hausse encore une fois sur ses pieds pour balayer la foule des yeux, tiquant chaque fois qu’il apercevait de longs cheveux tressés ruisseler dans le dos d’un jeune homme.

N’empêche que ce serait quand même sacrément plus sympa s’il avait fait le déplacement, cet Aloïs du Pot Luck Club…
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MessageSujet: Re: Off the Wall [Aloïs]   Ven 13 Oct - 21:50

Les manches retroussées, Aloïs était entouré d'un petit nuage de parfums. S'affairant dans la petite cuisine de son appartement, il préparait tout ce dont il aurait besoin plus tard dans la soirée. Après tout, si tout se déroulait selon les improbables messages qu'il avait reçus, il aurait un invité ce soir. Un invité plutôt mignon sur les photos et ayant l'air d'être une vraie personne. Un baratineur mais si le site internet sur lequel il était tombé disait la vérité, c'était un avocat...

Quoi qu'il en soit, il fallait manger. Alors soit il allait pouvoir recevoir ledit invité avec tous les soins nécessaires, soit il aurait de quoi bien manger pendant deux jours au moins. Dans tous les cas, il n'était pas perdant. Et puis, cela faisait bien trop longtemps que sa vie se résumait à son travail, sa cuisine et ses jeux vidéo. Il lui fallait quelque chose en plus. Ou quelqu'un. Même un ami, fut-il venu de loin.

Tout était prêt... Il suffisait de mettre au four et...

- Shit.

Il était plus que l'heure. La gare n'était pas loin, mais il n'y arriverait pas avant Nathan. Tant pis. Dans un même geste, Aloïs arracha sa veste du porte-manteau et ouvrit la porte. C'est dans la cage d'escaliers qu'il sortit son écharpe de la manche et s'habilla correctement juste à temps pour affronter la fraîcheur du soir. En marchant, il envoya un message à Nathan, l'informant de son retard.

J'arrive. 15-20 min.

Cinq minutes de marche et dix de bus plus tard, il se retrouva à la gare, encore animée à cette heure. Il avait le visage de Nathan bien en tête et espérait le voir avant d'être vu. Juste histoire... histoire de quoi ? De s'assurer que l'autre était bien réel et pas un pervers kidnappeur ? C'était un peu tard pour ce genre de réflexions. S'il était vraiment là, à la gare... Ben ils allaient se voir. Mais il arrive par le côté et finit par repérer le jeune avocat, seul et manifestement en train de scruter la foule... Il a l'air un peu fatigué et d'avoir besoin d'une bonne douche bien chaude mais sinon il est tel que sur les photos. C'est un bon point.

Quelque chose, quelque chose dans l'esprit d'Aloïs l'assure que c'est lui. Ils sont loin d'être les seuls jeunes hommes noirs dans les parages. Mais c'est Nathan Weathers. Il en est certain. Pendant un instant, Aloïs ferme les yeux. Même là, il sait où est l'autre. L'espace d'un instant, le barman est convaincu de pouvoir atteindre l'avocat, voire même le poursuivre dans n'importe quelle foule ou labyrinthe, les yeux fermés.

L'idée, ridicule, est chassée de son esprit. Il ouvre les yeux, sourit et prend une grande inspiration. D'un pas plus décidé, Aloïs marche vers Nathan, le fixant pour attirer son attention. Il finit par arriver en face de lui et... Eh bien s'arrête là, bien entendu. Il hésite à lui tendre la main. Quarante-huit heures plus tôt, ils flirtaient sur Skype. C'est à peine si on ne voit pas les traces de l'encre sur l'avant-bras du barman... D'un autre côté, ils sont des étrangers. Alors la poignée de main semble un peu froide... L'accolade trop familière.

- Well... hello.

Le sourire d'Aloïs n'est pas moins adorable qu'avant, même si cette fois on peut y voir un léger embarras. La situation n'est pas évidente pour lui, pourtant il bien envie que cette première étape soit derrière eux. Pour ça, il faut se mettre plus à l'aise. Chez lui, à l'abri des regards et du froid.

- Tu viens ? Je t'ai pris un ticket. Il passe nerveusement sa main dans sa nuque, détourant le regard. Il parle vite. Peut-être trop vite... C'est plus vite en bus. On sera vite chez moi.T'as faim ?

Encore une inspiration profonde et il entraîne Nathan avec lui vers un autre bus, cette fois beaucoup plus local qui, en une nouvelle dizaine de minutes les amène à l'arrêt proche de l'appartement d'Aloïs. Enfin, ils arrivent. C'est petit, c'est relativement bien rangé et plein de plantes. Il fait chaud, les radiateurs tournant à fond. Aloïs enlève sa veste et invite Nathan à s'installer d'un geste puis file à la cuisine pour mettre le four à chauffer.

- Gratin. Patates douces, viande et panais. Ça te va ? Y a une mousse au chocolat blanc aussi et coulis de framboises. Pour le dessert.

Un silence gêné suit et la main d'Aloïs est à nouveau attirée vers sa nuque et son regard vers le bas.

- Quelque chose à boire ? On va pas pouvoir manger avant... trois quarts d'heures, je dirais. Thé ? Café ?

Aloïs retourne dans l'entrée où il se débarrasse aussi de ses chaussures et de ses chaussettes. Le sol est assez chaud sous ses pieds. Jeans et t-shirt suffisent amplement dans son petit coin du monde bien confortable.

- Installe-toi au salon... J'arrive. Déjà depuis la cuisine, préparant les boissons, il ajoute plus fort. Content que tu sois venu ! J'avais vraiment cru à une blague...

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Off the Wall [Aloïs]

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